Reply to comment

Working Paper - ÉVALUATION DE LA CONJONCTURE STRATEGIQUE

Méditerranée et Moyen-Orient. Syrie - Russie – Turquie - Egypte
Auteur: 
Irnerio Seminatore
Date de publication: 
2/7/2012

SYRIE : ANALYSE DE CAS

Face à un attentisme occidental prolongé ou à une plus grande implication internationale, la « somalisation » de la crise syrienne et l'émergence des groupes islamistes ancrés dans une lecture confessionnelle du conflit interne, plonge la Syrie dans une situation de brutalisation meurtrière entre deux extrémismes, celui du régime et celui des groupes djihadistes. L'opposition, constituée d'une série de composantes qui va des Frères musulmans à la gauche marxiste, espère que la mission des casques bleus soit musclée afin de ne pas acter la fin du plan Annan sur la « transition politique » impliquant un débat sur le recours international à la force, auquel la Russie est hostile. Le régime de Bachar el Assad bénéficie de l'assentiment plus ou moins forcé des autres minorités, alaouites, kurdes, chrétiennes et druzes, qui refusent le pouvoir sunnite, inspiré par l'Arabie Saoudite ou le Qatar, portant le visage turc et le souvenir de l'ennemi héréditaire ottoman.

    La Syrie est géopolitiquement une clé de voûte de deux sous-systèmes régionaux (Proche et Moyen-Orient / Occident et Monde arabo-musulman) et dans ce contexte, l'Union européenne est placée entre deux options : interventionnisme (ou ingérence) / non-interventionnisme (ou abstentionnisme) ?

 

LINKAGE SYRIE - IRAN

Par ailleurs, la situation régionale est proche d'une explosion violente, car une aggravation peut se produire à tout moment entre un dérapage de la crise syrienne et le renvoi des pourparlers avec l'Iran, dont Moscou a seul la clé. En effet l'échec du troisième round de rencontres avec les négociateurs iraniens des 18 et 19 juin derniers à Moscou sur la prolifération et la recherche atomique de l'Iran, ravive les inquiétudes mondiales concernant :

  • la menace d'une attaque israélienne aux installations d'enrichissement du nucléaire militaire dès cet été avant que le programme ne soit entré dans une « zone d'immunité » que l'AIEA situe entre la fin décembre 2012 et début janvier 2013.

  • une flambée du prix du pétrole consécutive à l'embargo sur l'exportation et les mesures d'exclusion de l'Iran du système financier international, qui entrent en vigueur fin juin.

  • un contre-choc des rues arabes en Occident, en cas d'action militaire israélienne et des débordements imprévisibles de l'action de répression syrienne à la frontière turque.

Dans ce cadre, une apparente convergence d'intérêts stratégiques existe entre l'UE et la Fédération de Russie. Mais, alors que l'UE impute à l'Iran l'impasse diplomatique des pourparlers de Moscou, puisque l'Iran n'aurait pas « décidé de faire fonctionner la diplomatie » visant à établir des mesures de confiance (déclaration Ashton du 20 juin 2012), les Républicains et le Congrès américains se demandent s'il faut, dans une négociation qui n'en finit pas, « continuer à parler pour parler » comme on le fait depuis dix ans, pendant que les centrifugeuses tournent et qu'on approche du seuil nucléaire ?

 

TURQUIE-SYRIE

ET INTERNATIONALISATION DU CONFLIT

L'aggravation de la crise syrienne est porteuse d'une internationalisation du conflit. Une série de facteurs poussent à cette issue :

  • une exportation du conflit au Liban, afin de prendre ce pays en otage ce qui ferait pression sur un certain nombre de puissances dont la France. En réalité, le Liban est happé depuis le mois de mai par un processus de déstabilisation orienté par Damas.

  • un renforcement de l'aide russe à la Syrie (hélicoptères de combat M1-25, système de missiles anti-aériens et anti-navires, etc.), un mouvement de « routine » des deux navires de la Mer Noire, LST, le « Nikolaï Filchenkov » et le « Tsar Kumikov », capables d'emporter chacun jusqu'à 425 hommes et jusqu'à quarante engins blindés.

  • une insécurité grandissante comportant une manipulation des Palestiniens pour créer au Nord du Liban une zone tampon avec la Syrie et une multiplication des crimes crapuleux commis par des gangs armés

  • le survol régulier du territoire syrien par l'aviation turque qui organise de l'autre côté de la frontière des camps de réfugiés et tente de coordonner les mouvements de résistance au régime de Damas participant directement aux approvisionnements d'armes à l'Armée Libre syrienne


    LA RUSSIE ET LE LINKAGE EURASIEN

De son côté, Moscou, malgré l'échec de son « plan » de négociation avec l'Iran, conçu sur la base du principe de « progressivité » (étape par étape) et de la « réciprocité de concessions » (puisque l'Iran dispose de plusieurs leviers d'influence au Moyen-Orient, Syrie, Hezbollah et Hamas), semble être l'acteur incontournable du Moyen-Orient et du Golfe. La région est agitée par des tensions sunnites et chiites et Moscou a opté pour le soutien alaouite (branche dissidente du chiisme). Des officiels français, en visite à Moscou, ont mis en garde les Russes sur le risque de voir les diplomaties européennes de se retrouver rangées derrière les Arabes sunnites, et l'Arabie Saoudite, en cas d'un conflit d'ampleur régionale.

L'hostilité russe à une présence américaine dans le Golfe et à une installation permanente en Asie centrale et dans le flanc sud de la périphérie de l'ex-URSS, est partagée par l'Iran. L'effort de médiation de la Russie dans les relations entre la Syrie et l'Iran, est dicté également par l'impératif de maintenir le principe d'une « transition politique », en évitant tout dérapage militaire qui impliquerait de plus en plus la Turquie et en prévenant des frappes aériennes israéliennes contre Téhéran. Cette médiation autorise au fond la tentative de Poutine d'obtenir des compensations dans la mise en place du projet de « bouclier anti-missiles », considéré à Moscou comme portant atteinte à sa défense nationale. En effet, l'obsession américaine d'invulnérabilité opère, aux yeux de Moscou, au détriment de la sécurité des autres acteurs de la scène internationale.

 

    LA FAIBLESSE ACTUELLE DE L'ACTEUR EUROPEEN

Or le « reset » (redémarrage bilatéral des relations russo-américaines) souffre de deux limites, qui vont bien au delà de la communauté d'intérêts :

  • l'asymétrie dans le rapport de puissance, au détriment de la Russie. Ceci explique l'utilisation diplomatique des BRICS comme amplificateurs d'influence

  • la faiblesse de l'acteur européen, qui accentue l'accent du projet russe d'un espace eurasiatique unique, lancé en janvier 2012. Ce projet destiné à établir une zone de libre-échange incluant le Tadjikistan et le Kirghistan en Asie Centrale, et la Moldavie, l'Arménie a une forte résonance politico-stratégique et vise à rééquilibrer la diplomatie des pôles mondiaux de puissance, en évitant un effondrement régional en Méditerranée et au Moyen-Orient. Moscou lance en effet un message géopolitique à l'UE pour une Grande Europe eurasienne, fondée sur les intérêts communs (qui renforcent et qui unissent) plutôt que sur les valeurs « communes » (qui divergent et qui affaiblissent).

 

    L'ÉGYPTE, L'ARMEE ET LE « RETOUR DU BALANCIER »

En même temps, l'Histoire en marche ravive la crainte de nouvelles tensions au Proche et Moyen-Orient dans le pourtour méditerranéen.

L'hostilité russe à toute intervention militaire en Syrie et l'établissement d'un pont aérien russe avec les aérodromes militaires syriens, pour la livraison d'armes, prolonge et aggrave la crise du pays et transforme celle-ci en une guerre civile sans merci et sans fin prévisible. Elle s'étend désormais de la Libye à Gaza et des territoires palestiniens au Liban, via l’Égypte, et suscite l'éveil et la surveillance politique et militaire de la Turquie. Par ailleurs, l'échec des transitions arabes revêt son point culminant en Égypte où le « printemps 2.0 » laisse présager un « retour du balancier ».

Après les premiers triomphes de la « Place Tarhir » et ceux ambigus des urnes, le pays de Pharaon et sa colonne vertébrale, l'armée, oscillent entre tentations thermidoriennes et restauration masquée du régime militaire, autrement dit entre échec démocratique et régime d'exception.

L'endiguement des islamistes et l'annulation des élections, précédées ou suivies de la dissolution du Parlement élu, montre à l'évidence la défaite, coercitive et provisoire, de la surenchère islamiste, mais également l'absence actuelle de solutions de rechange, économiques et politiques.

En effet, le pays est au bord du gouffre et oscille entre chaos prolongé, désenchantement populaire et impératif d'une sortie de crise. Face à un pays divisé et bloqué, l'affirmation selon laquelle « est souverain qui décide de l’État d'exception » reste toujours d'actualité, mais reportée et à l'état virtuel. En effet, tout se passe en dehors de la norme et de la constitution. Une succession de mesures, comme la suppression de l'essentiel des pouvoirs de la Haute Cour Constitutionnelle, les déclarations d'inconstitutionnalité, le droit de légiférer et de promulguer des droits ou de nommer les fonctionnaires et représentants de l’État, ou de signer et respecter des traités internationaux, cet ensemble de mesures, qui sont typiques des situations d'exception, demeure l'apanage du Conseil Supérieur de l'Armée et constituent le ferment de la décomposition du pays et de son usure morale.

Ainsi, entre deux maux contradictoires, « l’État islamique », prêt à tous les compromis pour tenir dans ses mains la « toute puissance du pouvoir » et la « politique de la trique », du régime de transition, ou encore entre l'ordre islamique et l'ordre militaire, la partie finale n'est pas encore jouée.

 

De ce tour d'horizon régional une triple évidence apparaît à l'observateur, dégageant trois perspectives divergentes :

  • l'isolement et l'aggravation de la situation d'Israël, confronté à des activités de rackett et de terrorisme des tribus de bédouins du flanc sud, soutenus par les islamistes de Gaza,

  • le renforcement et le durcissement de la Turquie

  • la capitalisation de la diplomatie de la Russie sur sa politique syrienne, ce qui revient à conforter un certain axe Moscou-Damas-Téhéran

     

    L’ Union Européenne, dépourvue d'un grand dessein géopolitique, est-elle prête à accepter ces perspectives et à en payer le prix ? Ce prix est représenté par le besoin de l’État hébreu d'en découdre, par une possible entrée dans la danse du conflit de la part de la Turquie, et par une « politique de revers » de la Russie en Asie Extrême Orientale, donnant lieu à une autre configuration de la carte géopolitique, régionale et mondiale. L'Union Européenne est-elle consciente d'égarer les trois clés d'accès continentales, celle de l'Europe de l'Est et de l'Asie centrale au Nord, du Caucase et Proche Orient dans le plateau turc et en Asie mineure et, pour finir, du Golfe, du Maghreb et de la Corne d'Afrique à l'embouchure de la Mer Rouge où la déstabilisation risque de remettre en cause la « paix froide » avec Israël.

    Le balancier entre l'armée et l'islamisme politique de l'arc de crise du Proche Orient s’arrêtera sur un affrontement et un rapport de force à venir, relativisant le vent des réformes du plus important pays arabe de la Méditerranée.

Reply

The content of this field is kept private and will not be shown publicly.
CAPTCHA
This question is for testing whether you are a human visitor and to prevent automated spam submissions.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.