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Working Paper - LETTRE OUVERTE AUX PARLEMENTAIRES EUROPEENS (deuxième partie)

Auteur: 
Jacques Lippert, Pierre-Emmanuel Thomann, Irnerio Seminatore
Date de publication: 
7/10/2014

LETTRE OUVERTE

aux Parlementaires Européens

au Président du PE

aux Présidents et Membres des Commissions Parlementaires

aux Présidents et Membres des Groupes politiques

à chaque Député

 

Deuxième partie

Jacques Lippert

Pierre-Emmanuel Thomann

La première contribution (voir titre ci-après)

a été publiée en date du 22 septembre 2014.

    « L'Alliance, la confrontation Est-Ouest

    et la démocratie impériale 

    Paradoxes et ambiguïtés des élargissements de l'UE»

    Irnerio Seminatore

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La deuxième contribution (voir titres ci-après)

a été publiée le 7 octobre 2014.

    « Une Ostpolitik pour l'Union Européenne ?»

    Jacques Lippert
    « L'Ukraine et La stratégie géopolitique des Etats-Unis »
    Pierre-Emmanuel Thomann

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en consultation sur le site Internet

www.ieri.be

Vous y trouverez également un

« Dossier Ukraine »

 

 

Préambule

à la deuxième partie

 

Les contributions de M. Lippert et de M. Thomann prolongent et approfondissent les préoccupations qui ont inspiré la « lettre ouverte » de l'Institut Européen des Relations Internationales en son premier envoi. Elles font suite à l’exigence largement ressentie de remonter au but des stratégies de crise et de définir une alternative de coexistence non conflictuelle entre l'Europe de l'Ouest et la Fédération Russe fondée sur des intérêts de sécurité réciproques. La gravité de l'état de tension actuel pousse les auteurs de la lettre ouverte à se démarquer des stéréotypes d'une responsabilité sans partage, à charge de la seule Russie. Ils prétendent contrebattre de manière argumentée à la campagne de désinformation qui a accompagné et aggravé la crise en cours.

I.S.

Bruxelles, le 7 octobre 2014

 

UNE OSTPOLITIK POUR L'EUROPE ?
Jacques Lippert

NAUFRAGE ET RENAISSANCE D'UNE GRANDE PUISSANCE

En Novembre 1990, les 34 membres de l'OSCE signent le Traité de Paris sous l'égide des quatre vainqueurs de 1945, réintégrant l'Allemagne réunifiée et les PECO dans la vie internationale à l'issue de la Longue Guerre qui de 1914 opposa le parlementarisme au pangermanisme, aux fascismes et au communisme, en un rare moment de rationalité politique en Europe. Avec la dissolution de l'URSS un an plus tard, un nouveau consensus recherché depuis 1919 avait vu le jour. Il était fondé sur un compromis atteint en 1989 entre M. Gorbatchev d'une part et G. H. Bush et J. Baker d'autre part : l'URSS acceptait la réunification de l'Allemagne (RFA et RDA) et l'adhésion de celle-ci à l'UE et à l'OTAN à la condition expresse que l'extension de cette dernière n'aille jamais au-delà de la ligne Oder-Neisse. Les États-Unis s'y engagèrent et le Pacte de Varsovie fut dissous. Le ver était dans le fruit et G.H. Bush pouvait appeler de ses vœux un nouvel Ordre Mondial basé sur le Droit. Ronald Reagan et Georges H. Bush avaient fait des États-Unis la puissance globale sans rivales.

Le 27 septembre 1993, William J. Clinton prononce devant l'Assemblée Générale des Nations-Unies un discours intitulé "US commited to making UN vision a reality". Ce discours aux accents wilsono-kantiens pose les bases de la géopolitique de sa Présidence :

- élargissement (extension) de la démocratie libérale dans le monde

- multilatéralisme et diplomatie préventive avec l'ONU (sauf intérêt national menacé)

- faire la guerre pour changer ou préserver la "balance of power" est moralement incorrect.

Cette période pré-11 Septembre fut celle de l'unipolarité souple et partagée.

Mais déjà dès 1992 des voix se font entendre pour redéfinir l'unipolarité selon d'autres critères privilégiant "l'exceptionnalisme américain", l'américano-centrisme et le leadership naturel des États-Unis (Sénateur Helms, 1996) et critiquant la participation des États-Unis aux opérations multilatérales de la paix et la réduction des budgets du Pentagone (C.RICE, 2000). En 1992, un rapport confidentiel du Pentagone "Defence Policy Guidance 1992-1994" rédigé par Paul D. Wolfowitz et I. Lewis Libby est transmis au Congrès sans être rendu public. Paul-Marie de la Gorce remarqua "qu'ils amorçaient la définition la plus exacte de la politique mondiale des États-Unis dans la période historique qui allait suivre" (CRISP, 2000). Il s'agit en effet "d’empêcher toute puissance hostile de dominer les régions dont les ressources lui permettraient d'accéder au statut de grande puissance, décourager les pays avancés de toute tentative visant à défier notre leadership ou renverser l'ordre politique et économique établi et prévenir l'émergence future de tout concurrent global".

C'est Brzezinski qui théorisera cette politique en constatant que les flux financiers et énergétiques qui alimentent la machine économique américaine proviennent essentiellement pour les premiers d'Europe, pour les seconds du continent asiatique, donc de l'Eurasie où les USA doivent être présents militairement et dont nul ne doit être en mesure de les en chasser. Il rejoint ainsi H. Kissinger qui en 1982 avait demandé aux États-Unis de renoncer "à leur conception théologique, morale et folklorique du monde pour accepter l’intérêt comme mobile unique à agir dans l'ordre international". Brzezinski ajoute un autre mobile à la pratique de l'Hégémon, première et dernière superpuissance mondiale, celui de jouer à long terme le rôle de stabilisateur et d'arbitre en Eurasie. Au moment où parait "Le Grand Échiquier", l'administration Clinton à déjà entrepris de rabaisser la Russie. Aussitôt effondrées la structure administrative de l'Union Soviétique et politique du PCUS l'Empire s'est inexorablement délité des Pays baltes à l'Asie centrale, se réduisant à la Fédération de Russie dont l'influence se limite à la CEI. Au début de 1991, Mikhail Gorbatchev pensait obtenir lors de son premier G8, l'engagement des Occidentaux d'une aide massive pour réaliser son projet de transition vers la sociale-démocratie, achèvement de la "perestroïka" et de la "glasnost". Ce fut un "niet" : l'aide ne serait accordée que contre un programme de libéralisation intégrale du système économico-social. Les économistes de Harvard (Jeffrey Sachs), de Chicago, et du FMI appliquèrent à la Russie une thérapie de choc (KLEIN, 2008) qui s'ajoutant au chaos politique eut pour résultat un effondrement macroéconomique abyssal, la paupérisation et la pénurie, une privatisation incohérente et népotique, l'enrichissement de la nomenklatura, la constitution de fiefs dans l’État (Gazprom, Lukoil) et la corruption généralisée y compris B. Eltsine et son entourage.

Au plan extérieur les PECO et les Pays baltes avaient rejoint l'OTAN avant 2000 et les bases américaines ceinturaient la Russie des Pays baltes à l'Asie caucaso-centrale, tandis que les États-Unis menaçaient d'installer un bouclier de missiles à l'Ouest de la Russie, qui a du rapatrier ses armes nucléaires d'une Ukraine qui les refusaient sur son sol. Lorsque V. Poutine devient Président, la puissance et le prestige du pays sont au plus bas, l'humiliation et le sentiment de l'encerclement au plus haut. La flotte sous-marine rouille dans les ports, le Koursk sombre et la Russie doit même accepter des experts américains sur ses silos nucléaires. Les tâches prioritaires étaient de restaurer l'autorité de l'Etat et de réduire la rébellion islamiste tchétchène qui frappe jusqu'à Moscou. Ensuite, reprendre en main l'économie et renationaliser les groupes stratégiques (Gazprom, Lukol etc) pour éviter l'entrée massive des étrangers dans leur capital, réorganiser l'Armée Rouge ,donner aux Russes un grand projet avec les JO de Sotchi. Poutine n'hésite pas à réhabiliter l’œuvre de Staline, héros de la Grande Guerre patriotique et sauveur de la Sainte Russie, mais pas le stalinisme. Néanmoins, le régime reste une oligarchie autoritaire semi-démocratique qui garde un large soutien populaire, sans revenir au parti unique. Medvedev fera de la modernisation de l'économie le centre de sa Présidence, A l'issue de 70 ans de communisme et 10 ans de thérapie de choc des "Chicago boys", en 2008 seuls 27% des entreprises russes étaient compétitives sur le marché mondial.

A l'aube du troisième millénaire la Russie que prend un Poutine non-élu est un pays ravagé économiquement, "amputé" territorialement, désorganisé militairement, aux institutions fragiles et affaibli, voire méprisé sur la scène internationale.

    LA POLITIQUE DE VOISINAGE ET DE PARTENARIAT

Comme l'adhésion à l'OTAN représente pour les PECO et les Baltes la sécurité, l'adhésion postérieure à l'UE promet la prospérité.

Un groupe de pays constitué de la Biélorussie, la Moldavie, l'Ukraine, la Géorgie, l'Arménie d'une part et de pays centro-asiatiques fait l'objet d'une politique de voisinage (Neighbourhood Partnership) nonobstant la diversité des situations internes et externes souvent conflictuelles notamment en Transnistrie, Abkhazie, Ossétie proches de la Russie et peuplés de Russes, cibles de politiques d'accords bilatéraux. La Russie elle-même signe un partenariat dès 1994 dont les instruments sont le programme TACIS (3 milliards de $ sur 15 ans) et le forum EU-Russie censés aboutir à une zone de libre-échange euro-russe. La relation client-fournisseur dans le secteur énergétique est une des premières au monde. Les espérances sont élevées d'aboutir à une relation stable (working relationship) avec la Russie malgré plusieurs questions potentiellement conflictuelles : Kaliningrad et la questions des visas,problèmes de frontières et de conflits"gelés".

C'est vers 2008-2010 que se cristallise un malentendu fondamental entre l'UE et la Russie : la première raisonne en termes kantiens. Le commerce, la coopération scientifique et technique diffuseront tout naturellement dans le corps social russe sa vision de la démocratie , de la culture voire de la morale, et donc d'une paix durable par le triomphe de la "soft policy". L'UE ne connaît pas d'ennemi. A l'opposé, la Russie a une vue géopolitique hobésienne de l'Histoire, une longue pratique de la "Realpolitik", voire de la "Machtpolitik". Face à la puissance américaine et sa politique asiatique d'une part et la Chine d'autre part, la Russie redéfinit sa politique militaire en 2009.

Dans un monde multipolaire, le général Bayulevski estime "que la probabilité de l'irruption d'un grand conflit militaire contre la Fédération de Russie, au moyen d'armes nucléaires ou traditionnelles se réduit". Poutine dira : "Quel est le problème? Le problème est que nos partenaires américains construisent un bouclier antimissiles et que nous n'en construisons pas". Pour faire face à toute menace, la Russie construira des armes offensives (missile BULAVO, sous-marins nucléaires,frégates MISTRAL françaises, modernisation du parc nucléaire dissuasif). Mais il y a plus important sur le plan diplomatique : reprenant l'idée de Mikhail Gorbatchev de maison commune européenne, Poutine propose de mettre en place une "architecture de sécurité commune euro-asiatique" visant à stabiliser le Heartland, le Grand Échiquier euro-asiatique. Pour Moscou le projet présentait l'avantage de se rapprocher de l'Europe sur le plan politique et économico-commercial, de bénéficier de transferts de technologie et de coopération militaire et de contrer la pression américaine à ses frontières.

Le 10 septembre 2009 Medvedev précise sa politique: modernisation et démocratisation (Democracy needs to be protected) et il ajoute : "Nostalgia should not guide our foreign policy and our strategic long-term goal is Russia's modernisation". Un an plus tard Poutine précise dans un message intitulé "An Economic Community from Lisbon to Vladivostok" que l'engagement de l'Europe et spécialement de l'Allemagne devrait profiter aux Européens, sans présumer de l'occidentalisation de la Russie. A Bruxelles ces propositions plusieurs fois renouvelées furent accuellies avec indifférence, voire une méfiance non dissimulée, car l'Union n'avait pas de projet géopolitique hors de s'en remettre à l'OTAN.

Cela n'a pas empeché la Russie de reprendre la main en politique étrangère à la faveur du dossier nucléaire iranien et de la crise syrienne,lors desquelles elle sut se rendre à la fois indispensable par ses contacts et ses bons offices et réaffirmer sa présence militaire et navale en Méditerranée ,un des objectifs stratégiques de la Russie depuis Pierre le Grand.

La crise géorgienne de 2008 provoquée par la politique brouillonne du Président géorgien sera désamorcée par N. Sarkozy au nom de l'UE, mais Poutine conservera les territoires du Nord.

 

LE GRAND ECHIQUIER REVISITE

En 2012 Brzezinski publie "Strategic Vision, America and the Crisis of Global Power" où il reprend et précise les thèmes développés en 1997 et porte un jugement plutôt négatif sur Poutine auquel il reproche une vision nationaliste passéiste, une hostilité à peine voilée vis-à-vis de l'Amérique et la nostalgie du statut de superpuissance. Il écrit :"The state he wishes to shape bears a striking resemblance to Italy's experiment with FASCISM: a highly authoritarian (but not totalitarian) state". Ce qui prouve sa méconnaissance totale de la nature du fascisme, avec lequel la réalité de la société russe semi-démocratique n'a aucun point commun.

Brzezinski a gardé de ses origines polonaises la crainte de "l'Ours" russe toujours pret à avaler ses voisins. C'est pourquoi il prête à Poutine le projet de reconstituer par la force ou la peur l'Empire russe à l'Ouest, au Sud et à l'Est. Quinze ans après le Grand Échiquier, il faut bien constater que le projet de l'Amérique régent mondial instaurant la paix mondiale ne s'est pas réalisé. Il récuse les projets qu'il qualifie "d'Eurasianistes" entre l'UE et la Russie comme ne servant que les intérêts de cette dernière et propose sa nouvelle "Strategic Vision". Celle-ci consiste en un Occident élargi (bigger West), un espace commun avec des règles communes incluant la Russie et la Turquie, les États-Unis et son allié permanent l'UE dans une "communauté géopolitique d’intérêts" et dont l'organe permanent siégerait à... Kiev ! Une Ukraine qui par l'adhésion à l'UE et ensuite à l'Otan montrerait à la Russie la voie vers l'occidentalisation (pp.150 et suiv.). Et de trouver avisé de la part de l'UE d'avoir proposé en 2011 un traité d'association à Kiev, prélude à l'adhésion. Une phrase résume toute sa géopolitique: "The cardinal principle of a strategically minded and historically prudent policy has to be that only a Europe linked to America can confidently reach eastwards to embrace Russia in a historically binding relationship". La politique extérieure de l'UE se ferait à Washington. Brzezinski met en garde les Européens - et au premier chef l'Allemagne - contre toute relation privilégiée avec Moscou qui conduirait à des divisions géostratégiques. Élargir au plus loin et au plus vite à l'UE et à l'OTAN permettra un meilleur contrôle de toute tentation bismarckienne en Allemagne et en Europe en isolant une Russie, dont la renaissance pourrait produire un rival.

 

AD REDUCTIO HITLERUM

Or, c'est bien en attirant l'Ukraine vers l'UE que celle-ci, appuyée par les États-Unis, a provoqué la catastrophe géopolitique de décembre 2013, et dont l'issue reste aujourd'hui imprévisible. La volte-face du Président Yanoukovitch n'était pas sans arguments économiques. D'abord, les exportations vers la Russie représentent 25,6% du commerce extérieur et les importations de Russie 32,4%, alors que le commerce avec l'UE reste marginal. Ensuite, les retards de paiement de la dette énergétique s'accumulaient. Enfin, la production industrielle concentrée à l'Est est dirigée en majorité par des russophones ou des Russes. Pays moyen de 45 millions d'habitants, l'Ukraine, à la charnière de l'Europe et de l'Asie, aux marges de la Russie et au bord d'une mer vitale pour les deux pays, ne peut rester sans "protecteur". La géographie et l’intérêt commandent que ce soit la Russie, compte tenu du rapport de puissance. Moscou avait maintes fois averti qu'elle ne pourrait tolérer l'OTAN dans la Mer Noire, d'où la réaction préventive en Crimée. Il se passa alors une chose étonnante, mais courante dans les débats politiques ; l'ultima ratio. "C'est évident, nous sommes en 1939 et Poutine c'est Hitler !", parade de ceux qui n'avaient rien vu venir. Un journal moldave écrit qu'après le sommet de l'OTAN, Poutine est comme Hitler avant le jour J ! Or, l'on sait depuis Maïdan que c'est à Kiev que se trouvent des mouvements et des milices armées non seulement néo-fascistes mais inspirés de l'idéologie de la SS.

Il est difficilement contestable que l'intervention de Poutine en Ukraine orientale avait pour but de protéger les populations russes et de maintenir l'accès de Moscou aux bassins industriels au moyen de militaires russes, mais aussi d’empêcher une dérive incontrôlable des mouvements pro-russes et le massacre de ceux-ci par l'armée de Kiev. On peut certes parler d'intervention, mais pas comme l'a dit l'OTAN d'invasion. On cite Poutine: "Je peux prendre Kiev en deux semaine" tronquant le texte complet: "Est-ce que je tolérerais ce gâchis  à nos frontières si j'avais des intentions agressives ? Mais bon sang réfléchissez, je peux prendre Kiev en deux semaines". Du côté ukraino-occidental la "dezinformatsya" présenta le convoi humanitaire russe comme un cheval de Troie bourré de soldats et d'armes, ce que la Croix Rouge démentit.

Si l'on veut tenter une comparaison historique, c'est avec une crise de Cuba inversée. Lorsque ce type de crise atteint un "climax" comme au moment du dernier sommet de l'OTAN, la paix est à la merci d'une erreur de calcul stratégique ou tactique humaine ou informatique, d'un malentendu culturel à un moment où la confiance mutuelle a anéanti la relation entre Washington et Moscou. Aux manœuvres militaires de l'OTAN en Ukraine occidentale, à l'envoi de troupes et d'avions dans les Pays baltes aux frontières de la Russie, celle-ci répond par le déploiement de six sous-marins nucléaires furtifs en Mer Noire et le lancement d'un ICBM Bulava, missile nucléaire à longue portée visant les USA. En 2020 le budget de la défense russe doit atteindre 700 milliards de dollars. A l'avertissement de Lavrov que la Russie ne laissera pas humilier les Russes baltes, Obama réplique que la défense des capitales baltes est aussi importante que celle de Berlin ou de Paris !

Bien que Lavrov a obtenu à Minsk un report à 2016 de l'accord de libre-échange UE-Ukraine-offrant ainsi un répit à Novorossia, la situation reste critique, tant la méfiance et l'hostilité restent vives et seule une nouvelle donnée permettra de revenir à des relations normalisées.

 

CONDITIONS POUR UNE NOUVELLE OSTPOLITIK

Tout d'abord, l'UE doit comprendre que sa vision irénique du voisinage et du monde a été démentie par la réalité et que seule la « Realpolitik » permet une lecture correcte des évènements, des politiques et des intentions pour se doter d'une vision du Monde basée sur des données géopolitiques et géostratégiques. L'Occident doit arrêter de projeter sur la Russie des fantasmes de démocratie et de culture à l'occidentale. La Russie n'est ni l'Occident, ni l'Orient. Elle est ce qu'elle est, européenne à sa manière, orientale à sa manière avec le ciment de l'orthodoxie. Elle est patriote comme on ne l'est plus en Europe de l'Ouest. Elle aime et respecte son armée. Dans le peuple, l'Amérique reste un modèle de modernité. Au vu des souffrances passées, les sanctions ne la feront pas plier et le soutien à Poutine ne faiblira pas.

Ensuite, l'UE a commis l'erreur de ne pas négocier avec la Russie la question des frontières de la Baltique à la mer Noire et du statut de la Biélorussie, de l'Ukraine etc. S'ajoutant au reniement de la parole des États-Unis de ne pas étendre l'OTAN à l'Est, ce mépris des intérêts russes aux portes de celle-ci ne pouvait qu'alimenter le ressentiment, l'humiliation et la colère. Les USA ont profité de la faiblesse de la Russie; George Kennan avait sévèrement critiqué cette démarche : "It shows so little understanding of Russian history and Soviet history. Of course there is going to be a bad reaction from Russia, and then they (NATO) will say that we always told you that is how russians are - but this is just wrong". Ce propos convient à la situation actuelle. Mais pourquoi l'UE s'est-elle alignée sur l'OTAN ? La crise a mis en lumière cruellement la faiblesse militaire de l'UE dont la politique de sécurité et de défense est en panne depuis près de 10 ans, alors que la force d'action rapide aurait du être en place et opérationnelle. Dans le même temps les budgets militaires se sont réduits et l'armement de beaucoup de pays, même les plus grands, a vieilli. Enfin à ce jour les Européens ne financent plus que 25% du budget otanien.

Reconnaître la Russie comme partenaire diplomatique indispensable serait sage, car sans elle on ne pourra ni dénouer les dossiers iranien, syrien et nord coréen, ni trouver une issue pour l'Ukraine. Si celle-ci est un avant-poste de l'OTAN, comme le constate Henry Kissinger, alors sa frontière orientale sera la ligne stratégique de l'OTAN et celle-ci sera à 300 km de Volgograd. Cela ne sera jamais accepté par la Russie. A l'inverse, si la ligne de la Russie est la frontière polonaise, alors l'Europe sera inquiété en permanence. Et il conclut: "The strategic objective should have been to see whether one can build Ukraine as a bridge between East and West, and whether one can do it as a kind of joint effort".

Souhaitons au nouveau Parlement et à la nouvelle direction européenne la clairvoyance et le courage d'entreprendre cette tâche.

 

L’UKRAINE ET LA STRATEGIE GEOPOLITIQUE DES ETATS-UNIS

Pierre-Emmanuel Thomann

La stratégie géopolitique globale des États-Unis a pour objectif prioritaire le contrôle de l’Eurasie sur la carte du monde. Avec une continuité remarquable, les États-Unis cherchent depuis près de deux siècles à éviter que n’émerge une puissance qui puisse défier leur statut de puissance mondiale1 sur ce continent. Les États-Unis ont ainsi combattu l’Allemagne de Guillaume II et ses visées impérialistes continentales à l’occasion de la première guerre mondiale, l’Allemagne nazie et leur projet de domination de l’Eurasie à l’occasion de la Deuxième guerre mondiale en enfin l’URSS et ses visées expansionnistes pendant la guerre froide. Les actions des États-Unis et de leurs alliées euro-atlantistes ont aujourd’hui pour conséquence de freiner un rapprochement entre l’Union européenne et la Russie par l’élaboration de politiques aux conséquences déstabilisatrices pour le continent eurasien comme l’élargissement de l’OTAN, le bouclier anti-missile et la tentative de détachement de l’Ukraine du monde russe.

Les gouvernements des États-Unis sont ainsi constamment tentés depuis les années 1950 par l’endiguement et la politique de refoulement territorial de la Russie. Ces stratégies sont directement issues des représentations géopolitiques anglo-saxonnes dont les fondements ont été conceptualisés par Sir Halford Mackinder (le Heartland2), Nicolas Spykman (le Rimland) et plus récemment Zbigniew Brzezinski qui pointe à nouveau l’Eurasie comme le centre des stratégies géopolitiques américaines à l’échelle du monde. Ce politologue proche des administrations américaines et expert renommé dans les thinks tanks aux États-Unis a préconisé dès 1996 de former un axe constitué par la France, l’Allemagne, la Pologne et l’Ukraine pour faire rétrécir l’influence russe3. Les préconisations géopolitiques de cet auteur ressemblent de manière frappante aux actions entreprises à l’occasion la crise ukrainienne.

Soulignant les intérêts des États-Unis à former une tête de pont de la démocratie pour préserver leur propre suprématie, le politologue américain Zbigniew Brzezinski annonce qu’au cours de la période de 2005 à 2010, « il est vraisemblable que la collaboration franco-germano-polonaise, au sein de l’Union européenne et de l’OTAN se sera approfondie, spécialement en matière de défense. Elle pourrait devenir le noyau occidental d’un large système de sécurité, embrassant la Russie ainsi que l’Ukraine. L’Allemagne et la Pologne ayant toutes deux un intérêt géopolitique particulier à l’indépendance ukrainienne, on peut tout à fait envisager que cette dernière soit, par étapes, cooptée comme quatrième partenaire d’une relation privilégiée. En 2010, la collaboration franco-germano-polono-ukrainienne, engageant quelque 230 millions de personnes, pourrait devenir la colonne vertébrale géostratégique de l’Europe ». Une question essentielle se pose, ce scénario se déroulera t-il dans un environnement apaisé ou de tensions croissantes avec la Russie ? (p.118). Rétrospectivement, ce point de vue de l’auteur publié en 1997 semble excessivement optimiste quand à la faisabilité de cette stratégie dès 2010, mais l’objectif clair de détachement de l’Ukraine de la Russie et les évènements actuels lui donnent une résonnance particulière.

Zbigniew Brzezinski classe l’Ukraine dans les pivots géopolitiques.

« La notion de pivots géopolitiques désigne les États dont l’importance tient moins à leur puissance réelle et à leur motivation qu’à leur situation géographique sensible et à leur vulnérabilité potentielle, laquelle influe sur le comportement des acteurs géostratégiques. Le plus souvent, leur localisation leur confère un rôle clé pour accéder à certaines régions ou leur permet de couper un acteur de premier plan des ressources qui lui sont nécessaires. Il arrive aussi qu’un pivot géopolitique fonctionne comme un bouclier défensif pour un État ou une région de première importance» (p.69). Si l’on prend le cas de l’Ukraine, cet État joue un rôle défensif pour la Russie vis-à-vis de l’OTAN, d’où l’objectif des Russes de neutraliser l’Ukraine (pas d’extension de l’OTAN), tandis que les États-Unis cherchent à détacher l’Ukraine de la Russie pour affaiblir cette dernière : « l’indépendance de l’Ukraine modifie la nature même de l’État russe. De ce seul fait, cette nouvelle case importante sur l’échiquier eurasien devient un pivot géopolitique. Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie. Et quand bien même elle s’efforcerait de recouvrer un tel statut, le centre de gravité en serait alors déplacé, et cet empire pour l’essentiel asiatique serait voué à la faiblesse, entraîné dans des conflits permanents avec ses vassaux agités d’Asie centrale » (p.74).

L’objectif est ainsi double : détacher l’Ukraine de la Russie pour l’empêcher de rétablir une influence en Europe comme puissance autonome et souveraine, et occidentaliser (démocratiser) la Russie par osmose territoriale avec l’Ukraine en voie d’occidentalisation afin de la réduire en puissance régionale seconde par rapport aux États-Unis porteurs de la vision unipolaire. Il suggère ainsi les objectifs des États-Unis dans le chapitre suivant « A plus long terme, elle doit encourager la transformation démocratique et le redressement économique en Russie. Il est indispensable qu’elle contre toute tentative de restauration impériale au centre de l’Eurasie, qui ferait obstacle à son objectif géostratégique numéro un : la mise sur pied d’un vaste système euro-atlantique, auquel la Russie elle-même a intérêt, puisqu’elle pourrait s’appuyer dessus pour garantir sa sécurité et sa stabilité » (p.121). Outre la manière cavalière avec laquelle l’auteur se permet de choisir la meilleure option à la place du peuple Russe, faire dépendre les Russes de l’Alliance atlantique pour leur sécurité revient à leur nier toute aspiration à la souveraineté et d’en faire un État vassal de l’espace euro-atlantique sous leadership des États-Unis.

L’argument de l’extension de la démocratie (avec le changement de régime comme instrument) avancé par Zbigniew Brzezinski et les adeptes de la vision euro-atlantiste, est le ciment idéologique qui masque, de manière consciente pour les plus cyniques ou « somnambule » pour les autres, les manoeuvres géopolitiques offensives d’un Occident centré sur les États-Unis. L’exportation d’un modèle occidental est de nature à déraciner les autres nations qui ont des modèles différents et lorsqu’elles sont affaiblies, elles ne sont plus capables d’opposer une stratégie alternative et se coulent dans la stratégie unipolaire de la première puissance mondiale. Cette doctrine de l’exportation de la démocratie est un échec si l’on s’en tient aux objectifs annoncés (la réussite de la greffe), mais a déstabilisé de nombreuses nations qui se retrouvent dans une situation plus désastreuse qu’auparavant (Yougoslavie, Afghanistan, Irak, Libye).

L’auteur est même allé plus loin dans ses réflexions en 1997 en préconisant la transformation de l’État russe en État confédéral, projet qui ressemble fort à un véritable démantèlement de la Russie. Afin d’empêcher une renaissance russe, la nouvelle Russie serait décomposée en trois territoires liés par une lâche confédération une Russie européenne, une république sibérienne et une république d’Extrême Orient 4

Pour conclure, en ce qui concerne la crise ukrainienne, la situation géopolitique actuelle pourrait se résumer de la manière suivante :

Les États-Unis et leurs proches alliés aux conceptions euro-atlantistes cherchent ainsi à à éviter la formation d’une puissance politique capable de défier sur le continent eurasien leur vision unipolaire du monde. Ils freinent donc le rapprochement euro-russe, à moins qu’il ne soit voué à une occidentalisation (c'est-à-dire américanisation) de la Russie.

L’implication de l’OTAN en ex-Yougoslavie, les élargissements successifs de l’OTAN et la promotion des changements de régimes en Ukraine lors de la révolution orange en 2004 et aujourd’hui en 2014 sont des actions et des stratégies qui comportent l’objectif de repousser le monde russe dans ses terres continentales.

Comme lors de crises yougoslaves, la crise en Ukraine permet ainsi aux États-Unis de trouver un nouvel objectif à l’OTAN après le retrait d’Afghanistan, et faire perdurer une organisation décisive pour leur influence en Europe et contre la Russie.

Le bouclier anti-missile (BAM) peut aussi être perçu comme un moyen de créer une nouvelle division entre Européens et Russes, alors que la menace iranienne n’est pas encore avérée et qu’un rapprochement entre Iran et États-Unis n’a pas fait disparaitre le projet repris par l’OTAN.

Face à cette réalité, les États-membres de l’Union européenne devraient prendre conscience des enjeux de souveraineté à plus terme pour le projet européen en rapport avec la question Ukrainienne. Ils devraient mesurer pleinement les conséquences d’un éloignement du projet européen avec la Russie, en fonction de leurs propres intérêts, et non pas ceux d’une puissance extérieure.

Bruxelles, le 7 octobre 2014

 

 

1Zbigniew Brzezinski, dans : Le Grand Echiquier, l’Amérique et le reste du monde, Hachette, 1997, :

« Pour l’Amérique, l’enjeu géopolitique principal est l’Eurasie. Depuis cinq siècles, les puissances et les peuples du continent qui rivalisent pour la domination régionale et la suprématie globale ont dominé les relations internationales. Aujourd’hui c’est une puissance extérieure qui prévaut en Eurasie et sa primauté globale dépend étroitement de sa capacité à conserver cette position. » (p.57)

« La tâche la plus urgente consiste à veiller à ce qu’aucun état, ou regroupement d’état, n’ait les moyens de chasser d’Eurasie les États-Unis ou d’affaiblir leur rôle d’arbitre » (p.254)

2Sa doctrine se résume ainsi « qui gouverne l’Europe de l’Est domine le Heartland ; qui gouverne le Heartland, domine l’Ile-Monde ; qui gouverne l’île-Monde domine le Monde ».

3 Zbigniew Brzezinski ; Le Grand Echiquier, l’Amérique et le reste du monde, Hachette, 1997.

4« A loosely confederated Russia -- composed of a European Russia, a Siberian Republic, and a Far Eastern Republic -- would also find it easier to cultivate closer economic relations with its neighbors. Each of the confederated entities would be able to tap its local creative potential, stifled for centuries by Moscow's heavy bureaucratic hand. In turn, a decentralized Russia would be less susceptible to imperial mobilization”. Foreign Affairs, a Geostrategy for Eurasia, Zbigniew Brzezinski, septembre- octobre 1997.

 

 

Joe Biden

Vice-Président des États-Unis, à la JFK School of Government

de l'Université de Harvard,

dans un long discours sur la politique étrangère des États-Unis a admis avoir fait fortement pression sur les pays européens pour qu'ils adoptent des sanctions contre la Russie.

Voici un extrait du discours

dont la vidéo intégrale est publiée sur le site officiel de l'IOP de Harvard  :

« Nous avons donné à Poutine un choix : respectez la souveraineté ukrainienne ou vous vous trouverez confrontés à des graves conséquences. Et ceci nous a mené à mobiliser les principaux pays les plus développés pour qu'ils imposent un coût réel sur la Russie. » « Il est vrai qu'ils ne voulaient pas le faire. C'était le leadership américain et le Président américain qui ont insisté, tellement de fois qu'ils ont dû mettre l'Europe dans l'embarras pour qu'elle réagisse et se décide pour les sanctions économiques, malgré leur coût. »



Ces extraits montrent la continuité de la politique étrangère des Etats-Unis visant l'affaiblissement conjoint de l'Europe et de la Russie.

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