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Working Paper - TRANSITIONS POLITIQUES ET FORMES DE GOUVERNEMENT

Auteur: 
Irnerio SEMINATORE
Date de publication: 
22/10/2014

 

Sur la conjoncture actuelle et ses modèles

Beaucoup de pays issus des transformations du système international de la bipolarité et qui ont voulu refuser le dictat des régimes autoritaires se protègent aujourd'hui contre l'influence extérieure et la standardisation des critères d'homologation démocratique induits par la mondialisation.

Avec l'élargissement de la démocratie, le monde connaît aujourd'hui un reflu de la vague de « démocratisation globale » de la vie politique, ouvert et vite refermé par les "révolutions de couleurs" et les « printemps arabes ». Les temps longs de la politique traditionnelle reprennent le dessus sur les illusions de changements rapides. Portés par cette vague, les systèmes politiques occidentaux pourraient connaître un retour des régimes autocratiques ou des régimes d'exception, et ce, malgré l'émancipation libertaire des individus permise par les réseaux sociaux. Les sociétés se mobilisent aujourd'hui sur des thématiques nationalistes et identitaires. La nouvelle lecture du monde ne revalorise plus les « mots d'ordre démocratiques », ni la doxa idéologico-politique dominante.

En effet, si l'occidentalisation du monde s'est accompagné d'un processus de démocratisation et de la diffusion des valeurs démocratiques, la dés-occidentalisation en cours se traduit par un recul des fictions juridico-constitutionnelles et par un retour des préoccupations du long terme portant sur les histoires nationales ou locales. Celles-ci échaudent les esprits grâce à un mélange de besoins et d'histoire, d'intérêts matériels et mémoriels. Dans ce contexte, l'Europe se provincialise et se rentrent.

Revenir aux fondamentaux de la politique, aux formes de gouvernement et de la puissance nous est imposé par l'histoire en acte. La comparaison sur les régimes politiques peut-elle se limiter à l'Occident et ignorer la Chine? Dans tous les domaines, l’évolution sociale qui nous conduit vers des formes politiques hybrides et cela signifie une rupture avec les modèles et la « normalité » démocratique occidentale et européenne.

Sur les Modes d'exercice de l'autorité

En ce sens, la politique, comme enjeu de la lutte pour le pouvoir, appereait depuis toujours comme un champs des conflits dus à l'inégale distribution des rôles de commandement et de subordination. En effet, le mode d'organisation de l'autorité désigne le régime de la « cité politique », qui est caractéristique de l'ensemble de la communauté. Dans ce cadre, le mode d'exercice de l'autorité et le choix des gouvernants de la part du corps électoral, apparaissent comme l'essence même de la politique.

Cette identification du pouvoir et de la communauté, est dû au primat que la politique exerce sur l'ensemble de la société. Au plan plus général, la politique, comme projet d'action collective et le pouvoir, comme organisation du régime, expriment le « sens » de l'existence humaine.

Le système représentatif et le suffrage électoral sont en conséquence les modalités et les moyens grâce auxquels sont choisis ceux qui commandent et ceux qui obéissent, autrement dit ceux qui dictent les principes d'organisation de la cité et les programmes d'action de celle-ci. A ces principes et à ces règles, devront se conformer les autorités élues.

Les philosophes du passé, à partir d'Aristote, avaient raison de penser que l'organisation de la société et l'organisation de l'autorité, étaient une seule et même chose et qu'elles incarnent le fondement de toute collectivité humaine.

En réalité, et encore aujourd'hui, la liaison profonde entre la légitimité du pouvoir (homme ou office) et la constitution légale d'une collectivité, demeure un postulat de base de l'organisation politique. Si le pouvoir politique se caractérise par la capacité de prendre des décisions, la fonction politique recouvre l'ensemble du champs social, et donc d'un coté l'exécutif et la bureaucratie, et de l'autre le législatif et le système électoral.

Entre les deux niveaux, exécutif et législatif, la pluralité des partis a pour fonction d'assurer la participation à l'exercice du pouvoir, sans l'exercer directement. Le principe du régime pluraliste est, selon Montesquieu, le respect de la légalité et le sens du compromis, ou, en d'autres termes, l'exigence nécessaire d'une rationalisation des décisions.

Or, dans un régime constitutionnel pluraliste, la généralité des partis doit se soumettre à la légitimité électorale et celle-ci à la constitutionnalité la plus rigoureuse dans l'exercice du pouvoir, une fois le suffrage exprimé.

Démocratie et autocratie

Une des finalités de l'action politique contemporaine est de mettre en œuvre la démocratie et de dénigrer le pouvoir autoritaire.

Dans cette antinomie, la conception du pouvoir autoritaire s'oppose à la conception du pouvoir démocratique car le premier est contraire aux desiderata éthiques de l'époque que nous vivons.

Prise par cette dialectique, la démocratie se caractérise par une caractéristique fondamentale: l'équilibre précaire des pouvoirs et la recherche de la balance entre l'exécutif, le législatif et le judiciaire. Aussi les élections et le processus électoral qui disciplinent le renouvellement du corps représentatif, participent de l'impératif de distribuer les tendances et les opinions et de permettre un exercice de mobilisation régulier des élites. Ainsi le processus électoral assure la régulation du corps politique de la nation et donc la légalité du pouvoir et la légitimité du système.

La distinction des trois formes du gouvernement qui remonte à Platon (République) et à Aristote (Politique) fait découvrir l'essence de la relation entre gouvernants et gouvernés dans le mode d'exercice de l'autorité et de ce fait de la loi, comme limite du pouvoir et garantie du citoyen. En ce sens, les mécanismes de désignation des élus et le processus d'élection de la représentation politique changent, selon les régimes et les formes d’État.

Selon la tradition, il faudra distinguer entre formes « pures » du gouvernement et formes corrompues. On peut indiquer parmi les premières:

- la monarchie, ou gouvernement d'un seul
- l'oligarchie, ou gouvernement des peus
- la démocratie, ou gouvernement de tous

Des formes « corrompues » peuvent être identifiées dans les figures de:
- la tyrannie, pour le premier, résultant de l'excès de liberté de la démocratie
- l'autocratie pour le deuxième 
- la démagogie pour la troisième.

Or les formes corrompues de gouvernement sont aggravées par la manipulation des procédures constitutionnelles, qui poussent tantôt à des excès d'oligarchie (et donc à la rigidité politique), tantôt à des excès de démagogie (et donc à un laxisme généralisé).

Suffrage et système électoral

Un système électoral est avant tout un mode de désignation des gouvernants et on peut dire que le suffrage assure la représentation populaire et exprime sa volonté.

Le corps électoral apparaît ainsi comme le corps politique de la nation et l'influence du scrutin se traduit directement en la « formule politique » d'un ministère. Le renouvellement du personnel politique implique l'existence d'un système de partis et des formes de participation qui exigent des modes de désignation et de suffrage majoritaires, proportionnelles ou mixtes.

L'influence jouée par le système électoral sur le système politique est dû non seulement à la nature de la compétition électorale et à ses enjeux, mais également à la capacité de mobilisation des appareils et des médias et, pour terminer, aux contraintes extérieures dominantes.

Il a été remarqué que tout système électoral est un système de transformation du consensus en structures politiques. Diverses et multiples sont les modes d'expression du corps électoral, et celles-ci traduisent plus ou moins correctement la volonté politique d'un pays. En tant que mécanismes institutionnels, les systèmes électoraux sont à mettre en relation avec les formes d'État, mais aussi avec les formes classiques des régimes politiques et encore davantage avec les caractérisations ambivalentes de la démocratie, directe ou indirecte, libérale ou populaire, participative ou représentative.

C'est par un long parcours historique que le vote est apparu tour à tour comme une « fonction » (liée à la disposition vérifiée de moyens ou de capacités) ou comme un « droit » (lié à la condition abstraite d'un statut ou d'une condition). Ce qui est pourtant à souligner est le fait que tout système électoral est jugé, par l'intermédiaire du système politique, à sa capacité d'assurer la sécurité et la stabilité politiques et de garantir le gouvernement démocratique d'une société.

Or, en conclusion, si le suffrage électoral a pour but d'assurer le renouvellement de la « classe politique » et le régime politique (parlementaire ou présidentiel) la stabilité et l'efficacité des formes de gouvernement, quel est, du point de vue sociologique et historique, l'évolution des systèmes politiques, qui puisse instaurer le maximum de liberté et de démocratie, la meilleure représentativité du corps politique et, au fond, la plus grande sécurité d'un pays,elle même indissociable du maximum de prospérité et d'opportunités pour les citoyens et assurant un  développement économique et social promis ou souhaitable ?


Régime parlementaire et régime présidentiel

De nos jours le « régime parlementaire » est celui dans lequel le Parlement dispose d'une primauté sur l'exécutif et le judiciaire. Il s'agit d'un système caractérisé par la séparation souple des pouvoirs, où le Gouvernement est responsable devant le Parlement et le Parlement dispose d'un pouvoir de censure et peut renverser le Gouvernement. A son tour l'exécutif peut dissoudre l'Assemblée. Le régime parlementaire est moniste ou dualiste. Dans le premier cas, est tenu à une responsabilité vis à vis des seules chambres et, dans le deuxième, à une responsabilité simultanée et parallèle devant les chambres et devant le Chef de l'État.

A l'opposé du régime parlementaire, marqué par une plus grande instabilité, le régime présidentiel est une forme de gouvernement où la clef constitutionnelle est représentée par le Chef de l'État qui exerce la prééminence sur les pouvoirs concurrents du législatif et du judiciaire. Ici la responsabilité politique du gouvernement est soumise au pouvoir du Chef de l'État, qui peut renvoyer le premier ministre, cependant que le législatif ne peut renverser le gouvernement. La caractéristique principale du régime présidentiel repose sur la stricte séparation des pouvoirs, ce qui lui permet d'assurer une stabilité, inconnue au « régime parlementaire ».

Ce dernier doit se conformer en effet à la logique de la collaboration des pouvoirs, source, en cas de désaccords et de rivalités persistantes, d'une forte instabilité politique. La France en fit une expérience sous la Troisième et la Quatrième République. Le « régime d'Assemblée » a été considéré ainsi comme l'archétype du « parlementarisme absolu », ou la forme corrompue du régime parlementaire « pur ».

Constitutionnalisme et pluralisme

Quant à la demande de participation et à la démocratisation progressive de la vie politique, nous avons appris de l'expérience historique que toute société est plus ou moins pluraliste, car elle se définit par sa constitution, par les règles de fonctionnement de son régime politique et par sa différenciation sociale.

Or, le pluralisme est la conception qui adopte comme modèle une société composée de plusieurs groupes de pouvoir, en compétition ou en conflit, dans le le but de limiter la centralisation du pouvoir, identifiée historiquement à l'État. Mais le pluralisme n'est pas la seule doctrine qui s'oppose à la concentration du pouvoir d'État. En effet, le libéralisme classique y résiste au nom de l'individu et de l'épanouissement de sa personnalité. Là où le pluralisme voit les groupes en compétition, le libéralisme voit la non ingérence de l'État, dans certaines sphères d'activité – religieuse, économique et sociale. Il y voit la doctrine du moindre État.

Les théories démocratiques font valoir, contre la logique de la concentration du pouvoir, les arguments de la participation politique et de l'associationnisme politique et donc l'exigence d'un système de partis.

Pour résumer, le système antithétique au pluralisme et à ces trois théories est le totalitarisme. Celui-ci nie tout à la fois :
  - le constitutionnalisme et donc la théorie de la séparation et de l'équilibre des  pouvoirs,
  - le libéralisme, ou la doctrine de la liberté pour l'individu de s'épanouir et  d'entreprendre,
  - la démocratie, qui s'incarne dans un intérêt général, capable de représenter des opinions discordantes.

Ainsi les partis politiques et le système des partis naissent de la liaison entre association et démocratie. Il s'agit de l'aspect doctrinal du pluralisme démocratique qui s'oppose à la fois à l'État et à l'élitisme politique. En ce qui concerne les partis politiques, ceux-ci naissent au moment où l'on reconnaît au peuple le droit de participer à la gestion du pouvoir politique. La démocratisation progressive de la vie politique et l'insertion de la société civile dans le système représentatif, engendrent une demande de participation plus forte, surtout dans les moments de grandes transformations sociales, bref, dans les transitions d'une forme de régime politique à une autre. C'est au cours de ces transformations que des groupes se proposent d'agir pour un élargissement de la gestion du pouvoir politique. Dans ce cas, le type de mobilisations détermine les caractéristiques des groupes politiques et des groupes d'intérêt et s'affirment ainsi les sujets du pluralisme politique, les syndicats, les partis ou les groupes d'opinion.

L’antithèse entre les régimes politiques, autocratiques et pluralistes

Dans le chemin vers la modernité et d’un point de vue abstrait, il existe une antinomie entre  démocratie et régimes autocratiques et les fondements de cette antinomie sont d’ordre institutionnel, sociologique et culturel.

Au plan institutionnel, l’histoire contemporaine a opposé les régimes politiques selon une série d’antithèses. La première et la plus évidente, est celle qui repose sur l’organisation monopoliste ou pluraliste de la compétition politique entre partis rivaux, sur la liberté de jouissance des droits de la part des citoyens, et sur l’alternance des régimes au sein du système politique.

Puisque toutes les sociétés sont hétérogènes et les sociétés non occidentales et de type traditionnel sont simultanément modernes et pré-modernes, l'État, dont la forme est laïque et le régime à parti unique, est l’incarnation d’un pouvoir, délié des limites des contre-poids.

Là où la prise du pouvoir a été réalisée et maintenue en s’appuyant sur une idéologie modernisatrice, l’expression despotique s’explique partiellement par l’absence d’une organisation équilibrée du système politique, disciplinant les modalités de la compétition pour l’exercice du pouvoir entre les groupes et les individus. Fondamentalement, elle s’explique par l’exclusion des oppositions, par l’adoption d'intimidations et de « pressions », comme arme politique et comme principe de gouvernement.

Sur la pathologie des régimes autocratiques

Dans les sociétés traditionnelles, le pluralisme des groupes, confessionnels et sociaux, est organisé selon une hiérarchie dictée par la pathologie des administrations qui sont au service du pouvoir et de ses composantes clientélaires ; pathologie pré- moderne, mue par l’exigence du contrôle social, plutôt que par une idée du progrès, portée par une classe interprète de la modernité. Cette pathologie des régimes autocratiques est d’ordre historique et culturel, dans sa conception de la hiérarchie et du pouvoir, d’ordre bureaucratique, dans l’exercice de ses fonctions, et d’ordre despotique dans l’attribution des privilèges et des peines. Elle est visible dans l’absorption de la société par l'État.

Historiquement la modernisation a été une force de consolidation au service du régime issu de la société traditionnelle, une force structurante hostile au pluralisme politique, et une force de division, favorable à la prolifération des hiérarchies claniques et de parti. Elle a imposé par ailleurs la soumission générale de la société à une hiérarchie centralisatrice unique.

Ainsi, dans ce type de société, l’exercice de la liberté a été limité et l’organisation d'une quelconque opposition politique y a été restreinte. Les choix du pouvoir ont été l’expression d’une conception du « bien commun » de type unanimiste.

Dès lors, quels chemins pouvaient- ils prendre les choix de la liberté ?

Malgré l’existence de normes constitutionnelles accessibles aux citoyens et porteuses de modération, l’idéologie des régimes autocratiques pérennise des pratiques d'influence, qui deviennent vite permanentes.

Le trait pathologique de ces régimes, a été renforcé par l’étatisation et la politisation d’une bureaucratie non rationnelle, composée de personnels qui doivent tout à l'État ou au parti au pouvoir, travail, revenu, statuts et honneurs. La crainte de l’appareil de pouvoir a combattu la pluralité des principes et des doctrines d’opposition, les conflits sociaux à l’état embryonnaire et les tentations d'alternance du personnel politique.

Lorsque la gestion de la société devient entièrement l’affaire de l'État, la société devient plate, servile et hiérarchique. Ainsi, l’imperfection de ce type de régimes est apparue comme structurelle, substantielle et globale. Elle a été inscrite tout d’abord dans l’organisation oligarchique du pouvoir et a été justifiée par l’appartenance morale à la structure de ce dernier, ou à celle du « parti unique » qui procure protection, richesse et prestige. Elle a été substantielle, dans la mesure où il a existé une pensée d’essence servile, devenue sitôt mensonge officiel et dogme « d'État ». In fine, elle a été globale, car elle a été appliquée comme pression systématique à l’ensemble de la société.

Décadence des Nations et déclin de l'esprit public

Dans les sociétés occidentales modernes, le questionnement de fond porte sur un autre type de transition, comportant un sursaut et un renouvellement du régime et de la forme d’État. Ce qui est ici en cause est l’existence mémé de l’être national et la décadence de la Nation. Ce questionnement cantonne toute l'approche juridique et toute considération électorale à des épiphénomènes secondaires de la vie historique.
 
Où commence, en effet, la décadence d'une Nation, sinon du déclin de son esprit public et du renoncement à son identité historique? Les fondements a-religieux des sociétés modernes ne pourraient être que des illusions historiques, cachant ce qu'il y a d'originel dans la constitution d'une théologie politique de l'âge post-démocratique, celle d'une modernité réenchantée par le mythe du salut et du chef salvateur. Un nouveau statut de la théologie politique pourrait en effet resurgir de la corruption des régimes libéraux.

Vers une nouvelle synthèse post-démocratique

La condition paradoxale de la dérive de la politique démocratique est de déboucher sur une nouvelle synthèse imprévisible et post-démocratique. « L'altérité » ethnique, culturelle et sociale, aura besoin alors d'une dimension théorique nouvelle pour se reconnaître dans la figure fictive du Peuple. Mais cette altérité  ne pourra se fonder historiquement sur des épiphénomènes, la burqa, les sans-papiers, les travailleurs du dimanche, les « acteurs » de la société civile, l'économie verte, la bio-éthique ou le subjectivisme moral des minorités sexuelles, déconnectés de toutes références au social.

Face au réel, le véritable amalgame pour cet émiettement culturel et social sera celui du tragique, d'une temporalité conflictuelle, dépassant la séparation entre culture et politique, politique et désenchantement. Le rendez-vous avec l'Histoire, qui a été au cœur de « l'herméneutique » occidentale, est encore une fois l'enjeu fondamental de toute figure du politique, encore une fois centrale, mais non paradigmatique ni apologétique.


L'essence métaphysique de toute politique

La post-modernité et le principe de légitimité

Les épigones post-modernes de la neutralisation du politique, montrent leur absence de foi dans l’Histoire, car dans leur passivité et indifférence face aux menaces, ils ont perdu de vue l’essence métaphysique de toute politique, une métaphysique qui ne connaît pas de synthèse, ni de troisième voie. En effet, la lutte et la guerre, comme possibilités réelles sont aujourd’hui pulvérisées sous forme de lutte face au radicalisme islamique et de « guerre sainte mondiale ». Cette pulvérisation concerne tout autant la grammaire (les moyens, les techniques et les doctrines de combat) que la logique propre de la guerre (l’entendement et les visées recherchées, le type de paix dans l'échiquier mondial et les regroupements entre amis et ennemis).

L'homogénéité ou l'hétérogénéité de culture sont à la base de la distinction entre les acteurs et influencent profondément les alignements politiques et militaires. L'univers culturel se confond avec l'univers historique s'identifiant à ce dernier. Il départage les unités politiques qui ont la même conception de l'État, de la légitimité et du pouvoir. Dans ce cadre, l'élément de différenciation le plus important est celui de la légitimité, car les deux invariantes, de l'État et du pouvoir, comportent partout des fortes ressemblances structurelles. En effet, tout État ne peut exercer son autorité sans une bureaucratie et tout pouvoir ne peut éliminer la hiérarchie, sociologique et naturelle, entre dirigeants et dirigés. Le principe de légitimité, comme principe d'adhésion volontaire à l'autorité, est ce qui différencie une forme de pouvoir ou une forme de régime de tous les autres.

La conduite extérieure des États est influencée par des sentiments et des représentations où l'affinité devient un facteur influent sur les décisions des acteurs. Les alliances sont la résultante d'une distinction entre l'adversaire et l'ennemi. Si l'ennemi est un rival étatique, un hostis, l'adversaire est celui qui professe des idées et des principes différents et opposés. L'ennemi étatique ne se confond pas avec l'adversaire politique, porteur d'une autre conception de l'homme, de la société et de l'histoire et partisan d'un autre principe de légitimité, autrement dit d'une profonde diversité éthique.

Ainsi, dans le cadre d’une conception moralisante, démocratique et légalitaire de la vie publique interne et internationale, le caractère radical de la distinction de l’ami et de l’ennemi est éclipsé par la confusion anti-machiavélienne du politique et des valeurs et par la soumission de ces dernières aux normes instituées, celles de l’économique et du droit. Suivant cette confusion, le concept politique de mouvement et de lutte devient, par l’influence de la pensée libérale, au plan économique,  « concurrence » et, au plan spirituel, « discussion ». Par une fiction abstraite, l'étranger devient citoyen. Il ne devient pas le « civis romanus » soumis au préteur de Rome, mais soldat d'une « revanche de Dieu », qui peut élire et renverser les Césars.

Ainsi, les différends dans les relations internationales se soldent par des approches d’indécision, des options mixtes de légalité (manifestation du nomos, de la voluntas, de l’« éthos » étatiques, comme coercition et force contraignante) et légitimité (fidélité formelle à une autorité ou à un consensus occasionnel dépourvus de sanction, démocratique ou juridique) ou encore de négociation et de refus d’engagement.

Sur la « fiction » juridique de l’État de droit

Ainsi l'approche selon laquelle la réalité juridique ne peut être comprise que par une logique inclusive ou encore par une correspondance étroite entre État et société, ce raisonnement signifie que l'appartenance sociale, culturelle et morale à un peuple-nation est constitutive d'un certain type d'État de droit et que ce dernier ne peut créer de lui-même l'appartenance, la cohésion et la solidarité du peuple, par une simple « fiction » juridique ou par une simple loi électorale.

A titre de paradoxe et en cas d'immigration massive, « l'État de droit » français ne pourrait créer une « France en grand », mais seulement une  « autre » France, artificielle, cosmopolite et multiculturelle, sans relation spirituelle avec sa matrice historique. Il pourrait parvenir à créer, toujours artificiellement,  par cécité, par aveuglement ou par aberration, une France chinoise, russe, indienne ou arabe, déliée de toute relation d'appartenance, sociologique, anthropologique ou culturelle. L’État de droit s'oppose ainsi à une société constituée sur la base d'une matrice originelle et historique et il fait ainsi disparaître le « bien à protéger », la France séculaire.

Dans ce fil logique, le droit peut construire du droit et l'État de droit une copie, plus pâle, de l'État de droit, mais pas une société, un mode de vie, une conception du monde, bref une identité ou une Nation, aujourd'hui menacées.

État post-national, régime post-démocratique et État d'exception

En poussant plus loin les analyses et les références une série de distinctions apparaissent nécessaires afin de fixer sommairement les concepts. Ainsi, nous cernerons sommairement trois figures du débat politologique: l’État post-national, le régime post-démocratique et l’État d'exception, au sein desquels la souveraineté du « demos » s'explique différemment.

Est un État post-national la forme d'organisation politique marquée par une crise de la souveraineté. C'est un État qui annexe à sa loi fondamentale des amendements et des protocoles constitutionnels, qui résultent d'accords d'intégration régionaux ou de traités conclus avec des organisations supranationales, sous forme bi ou multilatérales et qui limitent de manière plus ou moins significative la souveraineté de l’État. Ces divers amendements ou protocoles se répercutent ainsi dans une série d'obligations, adoptées par voie référendaire ou parlementaire, visant l'exécution, la transposition ou la légifération ordinaire de dispositions régaliennes. Lorsque des États se constituent en « communautés de valeurs » ou en « communautés intégrées », les amendements constitutionnels peuvent s'étendre à la forme du « régime politique » et spécifiquement au « régime démocratique ». Dans des contextes exogènes à la tradition occidentale, ces régimes et ces États sont loin de correspondre aux modèles historiques et sociaux du pays pris comme référents. Hors d'Europe, à la forme souvent autoritaire de la souveraineté, s'ajoute la greffe d'un fonctionnement du régime, qui ne peut calquer aucun modèle d'emprunt. Dans ces cas, la forme d’État et la forme du régime se confondent dans la figure présidentielle du chef de l'exécutif, médiateur et interprète de toute mixité historique. La résultante en est un modèle, à chaque fois original ou impur, fondamentalement étranger au « Volkgeist » et souvent prétexte ou masque pour l'exercice pré-moderne du pouvoir.

Est un « régime post-démocratique » un régime marqué par une crise de la légalité représentative, disloqué par la mondialisation et en crise quasi permanente de légitimité. C'est un régime qui ne dispose plus d'un équilibre interne stable et identifiable et qui est soumis à des influences médiatiques et culturelles, financières et politiques déstabilisantes et extérieures. C'est un régime influencé par les jeux perturbateurs et spéculatifs de la finance internationale arbitrant l'évolution économique interne. Les premières brouillent la convergence des coordonnées culturelles et émotionnelles de l'opinion, les deuxièmes les flux des épargnes, les investissements et des rapports productifs. Est post-démocratique en conclusion un régime où il n'existe plus un demos ni une opinion nationale ni une économie indépendante, mais plusieurs greffes et influences perturbatrices, transversales, régionales et mondiales.

L’État d'exception est en revanche un État d'urgence ou de salut public, caractérisé par une crise de la société multiculturelle. Il est issu d'une remise en cause existentielle du pacte social et pas seulement du contrat politique. Il peut être tenu, dans cette dissertation schématique, pour un régime de transition, revendiquant une reprise en main nationale et intégrale des leviers du pouvoir. En tant que tel il peut concerner la forme d’État, la forme de régime, ou les deux à la fois. Ce qui est symptomatique c'est qu'il est caractérisé par une concentration et une réappropriation rapide du politique. Ainsi la revendication caricaturale du passage à une VIème République par Jean-Luc Mélenchon, candidat aux élections présidentielles françaises, est le signe avant coureur d'une probable réorganisation de la scène politique, incompatible à l'intérieur avec le Présidentialisme de la Vème République, à base gaullienne ou stato-nationale, et à l'extérieur avec les concessions et les ouvertures induites dans la culture, la société et l'économie par une mondialisation sans frontières et sans freins ordinaires, tenue pour responsable de l'ingouvernabilité de la société. Cette réaction politique, de type souverainiste a comme équivalent, à droite de l'échiquier représentatif, les positions et les revendications de Marine Le Pen du Front National. L'hypothèse d'un État d'exception « à la française » pourrait être justifiée par l'exigence d'une crise interne – extérieure qui ne permette plus, immédiatement, à la représentation politique et au régime présidentiel d'atteindre un point d'équilibre interne stable et une base électorale majoritaire, même par le biais de marchandages, de compromis multiples et de coalitions. Cet « État » pourrait faire face alors à un système de conflit profonds et durables, aggravés par l'irruption violente des minorités et des banlieues, sous égide islamique et simultanément à une crise de gouvernance européenne, elle-même doublée d'une crise de gouvernabilité internationale. Cette hypothèse d'école n'est pas nulle et fait l'objet des conjectures possibles, caractéristiques, en leur formulations hypothétiques, de l'ensemble des sociétés occidentales ouvertes. Conjectures d'exception où la légalité, la légitimité, la représentativité et la composition de la société seraient soumises au diktat d'une métamorphose radicale et à la capacité d'un chef charismatique, s'érigeant en garant du salut public et en porteur de décision, de trancher sur l'ordre public, le modèle social et la synthèse politique. Le but en serait de permettre de remodeler stratégiquement les objectifs d'avenir.

« L’État d'exception » a donc pour finalité essentielle, à l'intérieur, de parer à toute menace existentielle venant de ceux qui, par l'usage perverti d'une « démocratie désarmée » ou encore par esprit partisan, prétendent accoucher des sociétés fictives et donc des sociétés ingouvernables. Ces dernières, issues de vagues de peuplement successives opposeraient alors des communautés coalisées, déracinées, dépourvues d'une histoire commune, contre la nation historique comme ensemble vivant et organique venant du fond des âges.

« L’État d'exception » représente ainsi la clé transfonctionnelle de trois crises, la crise de la souveraineté (crise de l’État post-national), la crise du régime post-démocratique (crise de la légalité représentative) et la crise de la société multiculturelle et donc la clé d'une nouvelle synthèse politique et d'un nouveau contrat social.


Bruxelles, le 21 octobre 2014

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