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Working Paper - LE SYSTÈME INTERNATIONAL ACTUEL, DU MONDIALISME À LA MULTIPOLARITÉ

ALTERNANCE HÉGÉMONIQUE OU « RÉVOLUTION SYSTÉMIQUE »? SOUVERAINETÉ, RÉSILIENCE DU FAIT NATIONAL ET RETOUR AUX MYTHES FONDATEURS
Auteur: 
Irnerio SEMINATORE
Date de publication: 
29/9/2019

TABLE DES MATIÈRES

Système et conjoncture

La mondialisation et la fin de l'Etat souverain

La mondialisation et le retour des etats

Le systeme multipolaire. Un « concert mondial des nations » ou une « gouvernance globale renforcee »?

Le déclin d'Hégémon engendrera-t-il une alternance hégémonique ou une « révolution systémique »?

Strasz Hupe et la « revolution systemique de l'age planetaire »

Mouvements stratégiques et antinomies d'options en Eurasie. Sur les chemins de la guerre?

L'etat et la scene planetaire. La revolte de la tradition, ou la vengence de l'histoire

De l'Europe à l'Eurasie. Un changement dans les paradigmes géopolitiques

La contemporanéité de l'Histoire et l'avenir de notre civilisation

L'Europe et le monde à l'âge planétaire

Neutralisation et apaisement de la conscience

La dépolitisation de la vie publique, l'agnosticisme moral et les limites de l'Europe actuelle

Neutralisation et déplacement du compromis général vers une politique dans ame

Des crises en chaîne ou la fin des compromis éthiques

Vers le déclin des régimes démocratiques

La civilisation européenne

L'espace planétaire

Le nouveau cycle intellectuel et le concept d'historicité

Cohérence géopolitique et vulnerabilité

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Système et conjoncture

Le système international actuel résulte d'une série d'évolutions majeures de la conjoncture historique :
- l'épuisement de la stabilité stratégique (de 1991 à 2001), après l'effondrement de la bipolarité et la disparition de l' URSS, comme compétitor nucléaire des USA, suivi de phases de stabilisation et de guerres d'ajustement.

- le modelage d'une nouvelle géopolitique eurasienne (de 2001 à 2011), suppléant à l'impossibilité d'un unipolarisme crédible et favorisant la transition vers une configuration multipolaire du monde, illustrée par des transformations des rapports diplomatiques et militaires
- l'apparition d'une forte hybridation de menaces et de vulnérabilités, étatiques et sub-étatiques (à partir de 2011), comportant une dérive vers une escalade nucléaire potentielle. Du point de vue global, les menaces les plus déstabilisantes pour l'ordre international se configurent désormais comme menaces systémiques.

Elles influent sur la « Balance mondiale des forces » et concernent les acteurs globaux, les puissances moyennes et leurs zones d'influence géopolitiques.

Du point de vue socio-politique la conjoncture actuelle se caractérise par une triple dynamique, de fragmentation, de polarisation et de confrontation, qui se traduit en une reconfiguration des alliances militaires, face aux risques de conflit entre Chine-États-Unis et Russie.

Cette triade instaure une politique ambivalente, de rivalité-partenariat-antagonisme. C'est une politique qui a pour enjeu le contrôle de l'Eurasie et de l'espace océanique indo-pacifique, articulant les deux stratégies complémentaires du Heartland et du Rimland.

Les rivalités, qui secouent aujourd'hui plusieurs régions du monde (les Pays baltes et l'Europe de l'Est (Ukraine), le Caucase (Géorgie), le Maghreb et l'Afrique sub-saharienne, le Proche et Moyen Orient( Syrie, Liban, Israël, Iran, Turquie), le Golfe (Arabie Saoudite, Yémen, Qatar), l'Amérique du Sud et du Nord, la mer de Chine méridionale et l'extrême Orient), ont forcé l'Est et l'Ouest à reconfigurer leurs alliances militaires.

Il en découle, que toute tentative de définir un ordre régional quelconque ne peut être conçue que dans la perspective d'un ordre planétaire global et dans la recherche de formes d' équilibre et de stabilité à caractère planétaire.

C'est par référence à la triangulation géopolitique et stratégique de la triade (Russie, États-Unis et Chine), et en subordre, de l'Europe, de l'inde et du Japon, que doit être comprise la liberté de manœuvre des puissances régionales du Moyen Orient et du Golfe, et c'est là que se situe une des clés de la stratégie générale des grandes puissances.

Par ailleurs, la réorganisation de l'espace mondial, sous l'accélération de chocs démographiques, culturels et sociétaux, accroît l'incertitude sur les objectifs à moyen et long termes des puissances majeures de la planète et confirme l'apparition d'un autre horizon de dangers, le cyberespace, catalyseur des crises de demain, comme zone d'interconnexion entre réseaux et sphères décisives des affrontements futurs.

Le cœur du système international de la multipolarité tient certes au triangle stratégique États-Unis, Chine et Russie, mais corrélé à une pluralité de sous-systèmes régionaux, en compétition globale.

Ces sous-systèmes sont soumis à des sphères d'influence disputées et souvent exclusives et sont doués d'inégale importance politique et militaire.

La mondialisation et la fin de l'Etat souverain

En sa signification historique, la mondialisation repose sur le fait qu'elle a produit partout une rupture radicale avec les sociétés traditionnelles et modernes, en exaltant le primat exclusif de l'individu. Si la modernité des Lumières avait instauré un état d'esprit égalitariste et utopique, l'hypermodernité mondialiste a consacré la définition d'une condition sociale, vide de différentiation historique. La singularité concrète s'efface et le modèle abstrait se généralise.

Ce monde est un monde « global », réduit à sa dimension la plus abstraite.

Aux vieilles servitudes du passé se substitue un système de droits universels et une extension indéfinie d'un seul modèle politique, la démocratie.

L'extension planétaire du champ diplomatique a pris, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la forme d’une homogénéisation apparente des conceptions juridiques, idéologiques et politiques de l’ensemble développé de l’Occident.

Cette extension a concerné les notions de souveraineté, de démocratie, de légitimité, d'individu et de droits, mais la communauté de vocabulaire qui s’est ainsi forgée a symbolisé une communauté partielle de perspective historique et représente un contraste, parfois extrême, de situations, de sociétés et d’histoires, qui demeurent, en dessous des signifiants communs, totalement dissemblables et fondamentalement hétérogènes.

Le système international inclut le système inter-étatique, la société mondiale, la transnationalisation et globalisation des économies, sans qu'il existe une architecture ordonnée, un principe supérieur d’organisation, une structure d’agencement ou d'interconnexion entre relations locales et relations planétaires.

Le sous-système homogène d’États-nations, caractérisé par des classes de puissance, des sphères d’influence et des interactions fortes, doit être intégré désormais d’une population d’acteurs, regroupés en sous-systèmes à basse interaction.

Ainsi, avec la mondialisation, la politique se situe désormais hors de l'État, car si la politique est lutte et affrontement, la mondialisation est compromis et régulation, sans ennemi déclaré, puisque la globalisation n'est pas existentielle comme la politique.

En sa signification historique la mondialisation marque, en Europe, la fin définitive de l’État souverain et l'achèvement de la théologie politique occidentale, qui avait sécularisé le dogme religieux, aboutissant à la conception de la souveraineté et au monopole politique de l'État.

La crise actuelle de la mondialisation et des formes d'États démocratiques et pluralistes ne signifie pas le retour à des structures antérieures de pouvoir.

Toute volonté de puissance est ainsi soumise au pouvoir normateur du droit, qui constitue la vraie source et le vrai titulaire d'une souveraineté sans sujet.

Au tout début la mondialisation s'affirma comme négation des espaces nationaux et comme uniformisation de toutes les formes de vie, avant d'effacer les pouvoirs intermédiaires. Ainsi dans la conjoncture actuelle, l'État et le fait national reviennent sur la scène des besoins primordiaux, comme réaffirmation de la singularité de l'expérience humaine et comme coexistence de mondes-distincts.

En effet, lorsque la révolution néo-conservatrice et néo-libérale se donna pour but, à partir des années 1970/80, de « libérer » idéologiquement la mythisation de l'État social, divinisé par les conceptions bureaucratiques du politique, une mutation profonde se produisit dans l'orientation intellectuelle des « élites-guides » occidentales.

Cette mutation quitta le terrain schmittien de la centralité de la vie spirituelle de toute époque, la « zentralgebiete », pour restreindre le pouvoir de l'individu à sa seule appartenance subjective et celle-ci se limita aux affinités partagées par des groupes intellectuels restreints.

La mondialisation et le retour des etats

C'est vers le crépuscule de la démocratie de marché et de l’état de droit, que la mondialisation engendre un besoin de ré-enracinement des hommes dans des espaces de tutelle et des lieux de repli.

La singularité géopolitique des États-Unis est qu'elle sera forcée de se normaliser dans l'immense étendue de l'Eurasie, qui demeurera le centre de gravité de l'Histoire. On ne peut exclure que chaque « chef de file » des sous-systèmes régionaux assure la promotion de son système sociétal, qui sera : d'intégration supra-nationale et sans frontières pour l'Union européenne, de consensus partagé, pour le respect de la souveraineté, de l'intégrité territoriale et de la puissance militaire pour la Russie et la Chine, de superpuissance globale et d'interventionnisme unilatéral pour la République impériale, qui deviendra cependant orpheline du rêve américain et peinera à reconquérir l'avenir au nom de la liberté, pour elle même et pour le reste du monde.

L'universalisme de la « mondialisation » à l'américaine pour se rapprocher du modèle chinois de croissance économique sans libéralisation politique.

Ainsi, la toile de la mondialisation superposera plusieurs niveaux de pouvoir :

− les pôles de puissances classiques virtuellement conflictuels;

− un bipolarisme global dissimulé, fondé sur un condominium à caractère asymétrique;

− trois grandes zones d'influence, inspirées par trois aires de civilisation constituées par l'Europe, les États-Unis et l'Empire du Milieu.

Dans ce contexte, la toile de la mondialisation abritera les stratégies d'araignée du pouvoir de demain, stratégies universelles par les Nations-Unies, stratégies économiques par les institutions de Bretton-Woods, stratégies sécuritaires et militaires par le système des alliances régionales (OTAN).

La singularité géopolitique des États-Unis, la Grande Ile du monde, est qu'elle sera forcée de se normaliser dans l'immense étendue de l'Eurasie, qui demeurera le centre de gravité de l'Histoire.

Le systeme multipolaire. Un « concert mondial des nations » ou une « gouvernance globale renforcee »?

La caractéristique fondamentale du système multipolaire n'est pas celle de disposer d'une « gouvernance globale renforcée » complétant le système des États-Nations par des institutions multilatérales, anciennes (Conseil de Sécurité, FMI) ou nouvelles (G8 ou G20), dans le but de favoriser leur intégration dans un jeu coopératif mondial, mais d'identifier les intérêts essentiels et vitaux des acteurs principaux, dont les objectifs sont virtuellement conflictuels et consistent à éviter qu'aucun ne domine les autres de manière exclusive ou ne représente un modèle, un rêve ou une cause universelle. Ainsi le but n'est pas de cerner des équilibres régionaux durables, fondés sur le concept de coopération, mais de prévoir les failles et les ruptures à venir sous la surface de la stabilité apparente, afin qu'elle ne profitent pas aux adversaires ou aux rivaux.

Or, les enjeux internationaux au sein des réseaux multilatéraux voilent la centralité déclinante des USA et le bipolarisme dissimulé du condominium USA-Chine.

La multipolarité n'est plus l'opposition entre deux conceptions de la démocratie occidentale, libérale ou socialiste, comme à l'époque du bipolarisme élargi, mais la relativisation historique de cette opposition, qui s'accompagne de la remise en question des contenus éthico-politiques de la démocratie et des droits humains.

C'est une confrontation entre formes d'États aux légitimités discordantes et entre sociétés

et civilisations hétérogènes.

Le déclin d'Hégémon engendrera-t-il une alternance hégémonique ou une « révolution systémique »?

La question qui émerge du débat sur le rôle des États-Unis dans la conjoncture actuelle est de savoir si la « stabilité hégémonique » (R. Gilpin), qui a été assurée pendant soixante-dix ans par les États-Unis, depuis 1945, est en train de disparaître, entraînant le déclin d'Hégémon et de la civilisation euro-atlantique, et si nous sommes confrontés par conséquent à une alternance hégémonique ou à un monde post-hégémonique ou alter- hégémonique.

L'interrogation qui s'accompagne à celle-ci est également centrale et peut être formulée ainsi: Quelle forme prendra-t-elle cette transition? La forme déjà connue au XXème siècle d'une série de conflits en chaîne selon le modèle de R.Aron, ou la forme d'un changement d'ensemble de la civilisation, de l'idée de société et de la figure de l'homme, selon le modèle des « révolutions systémiques » de R.Strausz-Hupe?

On peut dire tout de suite qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre les deux modèles et qu'une « révolution systémique », pourrait être l'aboutissement d'un conflit hyperbolique, débuté par un cumul innombrables de causalités,explicites ou latentes.

Or, si dans le premier cas, le challenger historique de l'ordre mondial et de l'universalité à venir, pourrait être Chung-Kuo, puisance révisionniste et potentiellement déstabilisatrice, le principe d'une rupture de la continuité linéaire entre l'ordre westphalien et l'ère de la mondialisation, comporterait la succession d'un ordre hégémonique à l'autre, autrement dit, une alternance hégémonique.

Dans le deuxième cas, une rupture tectonique et un long sommeil de l'humanité, puis un lent réveil sous l'aube d'une autre civilisation et d'une autre image de l'homme.

Strasz Hupe et la « revolution systemique de l'age planetaire »

L’analyse des relations entre pouvoir et valeurs, ou entre pouvoir et transformation du système international, est au cœur des préoccupations de robert strausz-hupe, dont l’originalité en a fait un classique de référence dans l’étude des causes et de la typologie des conflits, ainsi que de l’évaluation comparative des objectifs de politique étrangère des états.

Le concept plus prégnant, chez R.Strausz-Hupe, est celui de « révolution systémique ».
L’histoire du monde civilisé serait scandée par quatre grandes conjonctures révolutionnaires, embrassant l’univers des relations sociopolitiques du monde occidental. Il s’agirait de « révolutions systémiques » concernant les grandes aires de civilisations connues, ayant eu lieu par vagues ou par conflits en chaîne, lorsque la structure des rapports d’une unité systémique, prise comme type d’organisation, n’aurait plus été en mesure de fournir des réponses adéquates aux besoins et aux défis émergents.

L’humanité aurait connu, en somme, quatre grands modèles de mutation :

L’antique ou impérial, commencé avec la guerre du Péloponnèse et achevé, après quatre siècles, avec un seul empire universel. Toute une aire de civilisation, la Méditerranée, qui constituait l’univers entier des anciens, en fut secouée jusqu’à ses fondements. Le système des États n’était plus le même à la fin de l’époque considérée, car on passa du système fragmenté des cités grecques à l’Empire unifié de Rome ;

Le féodal, issu de la désagrégation et de l’effondrement de l’ancienne unité, à partir du Ve siècle de l’ère vulgaire et comportant une multiplicité pulvérisée de formes politiques, sous le couvert fictif de la double unité de l’Église et du Saint Empire romain germanique ;

Le moderne, depuis l’aube de la Renaissance, le système féodal cède à la nouvelle configuration de pouvoir, le système des États-nations, s’affirmant définitivement en 1648 avec la « Paix de Westphalie » ;

La « révolution systémique de l’âge planétaire », débutée au XXe siècle, accélérée après la Deuxième Guerre mondiale, avec le processus debdécolonisation aujourd’hui achevé et poursuivi avec l’implosion de la bipolarité et les ajustements en cours pour la définition d’un système plus stable.

Le rapport « espace-ressources-démographie » a subi, depuis la fin de l’ordre bipolaire, une modification radicale, suivi par des « ruptures » dans la hiérarchie et l’importance des mutations technologiques, scientifiques et spatiales.

De nouvelles unités politiques deviennent ainsi nécessaires, plus vastes et de taille désormais continentale. Ainsi, des divergences nouvelles, des dissymétries anciennes et des antagonismes stratégiques et politiques se manifestent entre les grandes aires du globe.

D’énormes zones politiques et d'énormes migrations démographiques poussent à des transformations radicales, d’autres à des affrontements armés.

Des éléments constants apparaissent dans le comportement international tout au fil de ces mutations.

Le conflit y est prolongé, l’objectif total, les méthodes et les,techniques de combat deviennent sophistiqués et multiples. Dans le cadre de stratégies globales « hors limites », l’aboutissement final de ces multiples affrontements produira-t-il, après une longue période de convulsion, une pacification de type universel, une sorte de paix d’empire, ou, en revanche, un long sommeil de l'humanité?

Mouvements stratégiques et antinomies d'options en Eurasie. Sur les chemins de la guerre?

Le déclin d'un acteur principal comporte toujours un resserrement ou un changement des alliances militaires. Ce grand tournant sur le chemin de la guerre est précédé par une préparation qui se présente comme une antinomie d' options entre les puissances conservatrices (ou du « status quo ») et les puissances perturbatrices (révisionnistes ou insatisfaites).
Se départagent aisi les deux stratégies des acteurs internationaux, une stratégie défensive, de stabilisation, d'auto-limitation et de prudence vis-à-vis du changement économique et politique pour les premiers, et une stratégie offensive, de subversion et de remise en cause radicale de la hiérarchie et de la morphologie de la scène internationale pour les seconds.

Or, la stratégie pro-active des puissances conservatrices et premièrement des États-Unis est un mélange d'unilatéralisme intransigeant et d'alliances militaires à géométrie variable.

Cette « stratégie de défense active » va au-delà du simple « status-quo » et peut viser l'élimination des rivaux potentiels par des projets de renversement et de déstabilisation. Il s'agit d'une stratégie fondée sur le concept « d'alliance défensive » (OTAN), adaptée à une longue guerre de position.

Elle réunit des acteurs aux pouvoirs stabilisés et agit de front et de revers.
De front, par encerclement ou par endiguement et, dans une version plus agressive, par « refoulement ».

L'« alliance de circonstance » n'est que la forme de « défense active », adaptée à une guerre de mouvement. Dans ces conditions, la stratégie d'endiguement présuppose, à son tour, l'existence d'un perturbateur systémique et d'une menace globale, idéologique, militaire et sociétale (le duopole Russie/Chine).

Ainsi, dans la conjoncture actuelle,deux grands mouvements stratégiques rivaux s'esquissent au niveau planétaire, intérieures et extérieurs à l'Eurasie:

- l'alliance sino-russe, assurant l'autonomie stratégique du Hearthland, en cas de conflit et promouvant, en temps de paix, la coopération intercontinentale en matière de grandes infrastructures, (projet OBOR /One Belt, One Road/, avec la participation d'environ 70 pays)

- la stratégie du "containement" des puissances continentales par les puissances maritimes du "Rimland" (Amérique, Japon, Australie, Inde, Europe etc), comme ceinture péninsulaire extérieure

Les deux camps sont en rivalité déclarée et leurs buts stratégiques opposés.

En effet, le couple sino-russe est défini « concurrent stratégique », ou « concurrent systémique » (notamment par l'UE vis à vis de la Chine) et refuse de se soumettre à l'ordre international issu de la deuxième guerre mondiale et dessiné par les États-Unis.

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L'etat et la scene planetaire. La revolte de la tradition, ou la vengence de l'histoire

L'esquisse de prospective sur le rapport entre l'Europe et la scène planétaire fait apparaître cruellement les «limites spirituelles » de l'Europe d'aujourd'hui et met en exergue le concept d'Histoire comme pluralité de l'expérience humaine.

Plus en particulier, elle attire l'attention sur la « révolte de la tradition » et donc sur les multiples formes de société,que constituent d'autres voies de la modernité et d'autres formes d'historicité, indifférentes à l'idée de « progrès » et à celle de « démocratie »

La résistance des sociétés traditionnelles aux greffes de la modernité occidentale est dictée par la vocation du rationalisme à imprimer un cours « critique » et « réformateur » aux ensembles sociaux traditionnels, à exporter d'autres principes de gouvernement et de légitimité, imposant des régimes et des modèles d'autorité et de pouvoir antithétiques par rapport aux sources de ces individualités historiques. En effet ce nouveau cours est porteur d'une vision « problématique » et laïcisante de l'Histoire.

Ainsi les« particularismes » du monde à l'âge planétaire se heurtent à une impossible synthèse entre « l'Universel » européen et les particularismes locaux. Cette antinomie engendre une nouvelle approche intellectuelle, comportant l'abandon progressif des aspirations universalistes des Lumières qui apparaissent désincarnées et abstraites.

Les convictions de l'Universel avaient fait croire, aux XIXième et XXième siècles, que l'on pourrait surmonter les obstacles de la différenciation inégalitaire de la société et l'hétérogénéité naturelle du monde, par l'arbitraire homogénéité des concepts.

Cette vengeance de « l'Histoire » attise désormais des conflits prolongés qui comporteront l'émergence d'un « nouveau cycle intellectuel », relativiste, organiciste et anti-rationaliste.

Ce Nouveau Cycle l'opposera aux généralisations arbitraires et aux certitudes rationalistes et cela au nom du monde historique, comme totalité des formes d'existence de la condition humaine et surtout comme polythéisme de valeurs incompatibles, ou pour le dire avec Max Weber, comme opposition irréductible des croyances et « guerre des dieux ».

De l'Europe à l'Eurasie. Un changement dans les paradigmes géopolitiques

L’effondrement de l’empire soviétique a engendré une source de tension entre les efforts mis en œuvre par les États de proximité d’affaiblir le centre impérial et la réaction du centre impérial pour maintenir ou reprendre son autorité à la périphérie.

L'Iran, la Turquie et la Chine cherchent à accroître leur influence dans les républiques d’Asie centrale à populations musulmanes. Les perspectives de paix à long terme dans cette région resteront influencées par les ambitions du pouvoir russe et par le retour éventuel de sa politique d’influence.

La Russie et l’ensemble des pays d’Asie Centrale jusqu’aux pays du Golfe, du Moyen Orient et du Maghreb manquent de leaders ayant fait l’expérience de la démocratie et l’Union Européenne n’a pas conceptualisé jusqu’ici une limite stratégique globale entre l’Atlantique et l’Asie Centrale, passant par la bordure de la Méditerranée et remontant l’Asie mineure et le Caucase, pour parvenir au pivot des terres, le Heartland, dans un but d’influence et de maîtrise des tensions.

C’est l’adoption par l’Alliance Atlantique de cet important défi qui opère la soudure de l’intérêt géopolitique dans cette immense étendue entre l’Amérique et l’Europe.

L’existence de l’OTAN et son adaptation permanente ont eu la double mission de gérer la résurgence des tentations impériales de la Russie et d’interdire à l’Allemagne réunifiée de devenir le partenaire principal du Kremlin ou de convertir ce partenariat, en cas de crise, en une inimitié existentielle.

Par ailleurs le regard des États de l’Est européens vers les institutions et les méthodes de gouvernement de l’Union Européenne offre un contrepoids à la résorption
de ceux-ci dans l’aire d’influence de la Russie post-soviétique.

Dans le cadre plus générale des relations mondiales l’hostilité des idées wilsoniennes pour la logique des alliances et pour l’équilibre des forces étaient fondées sur l’idée que celles-ci mènent insensiblement à des affrontements, tandis que l’adhésion européenne à la sécurité collective et au multilatéralisme onusien est présentée comme la recherche d’une paix ayant pour but de décourager les agressions potentielles.

Compte tenu de ces considérations sur les équilibres internes de l’Union Européenne, assurés jusqu’ici par la légitimité d’un système de valeurs communes mais dépolitisées et sur les équilibres extérieurs, garantis par le poids des institutions de sécurité collective, l’Europe ne peut établir une logique de freins et de contrepoids semblable à celle du Congrès de Vienne, dans le cadre des relations euro-atlantiques, puisque la stabilité est le produit d’équilibres multiples.

La logique de ces équilibres change de nature en Europe et en Asie, au sein de l’Union élargie, au Moyen et en Extrême Orient, où prévalent des équilibres de sécurité fondés sur la politique traditionnelle des alliances, semblables aux équilibres des forces du XIXiéme siècle européen.

Si l’Europe se considère une communauté de traditions et de principes communs, rien de semblable n’existe en Asie, où le jeu de la Realpolitik est d'une évidence élémentaire et où des perspectives de paix ne sont possibles que sur la base de la « Balance of Power ».

Dans cette vision eurasienne de la sécurité, toute coopération de l’Europe avec l’Amérique ne pourra se faire que sur la base d’un rééquilibrage des poids et des responsabilités.

Un système planétaire proche du système du Congrès de Vienne sera un système politique viable à deux conditions; que l’unité morale s’inspire d’un consensus retrouvé entre l’Europe et l’Amérique et que, à défaut de l’existence de formes de démocratie solidement ancrées dans des valeurs universelles, la paix et la sécurité soient assurées par des structures mixtes, économiques, politiques et stratégiques. Et cela dans le cadre d’un système de sécurité où se reconnaissent et se retrouvent les pôles de puissances dominants.
Si aucun principe organisateur ne semble structurer le système international actuel, ce dernier peut faire penser à l’ordre européen du XVIIième siècle, antérieur à la paix de Westphalie (1648). Un ordre ravagé par les guerres de religion et les conflits entre les Princes des principales puissances.

Les valeurs universelles semblaient l’emporter à l’époque sur la logique de l’intérêt national, sur lequel s’appuiera le Cardinal Richelieu pour redéfinir le paradigme essentiel de toute politique étrangère et, en particulier,celle de la France.

Ce paradigme s’imposa au cours du XVIIième siècle, jusqu’aux bouleversements des principes et des équilibres de la Révolution française et des guerres napoléoniennes.

Le concert des nations issu du Congrès de Vienne, s’opposait, par règle de prudence, à ce qu’une puissance puisse devenir assez forte pour menacer l’équilibre de l’ensemble et se dressa contre la prétention qu’aucune d’entre elles n’incarne à elle seule l’affirmation de valeurs universelles.

A la différence de l’époque de la bipolarité, la difficulté majeure du système multipolaire d’aujourd’hui repose sur l’impossibilité de négocier les issues de crises internationales sérieuses, à cause de la double dispersion, de la puissance et des acteurs engagés.

Il est ainsi impossible d’inscrire les formes de compromis acceptables dans une négociation avec les puissances globales intéressées à la stabilité. Si tel est le cas de l’Europe dans son environnement de proximité, les Balkans, la Méditerrané, le Moyen Orient ou le Golfe, qu’en est-il des États-Unis qui restent l’acteur global le plus déterminé et le plus influent dans la dialectique éternelle de la paix et de la guerre ?

L’analogie historique est-elle éclairante pour décrire le monde du XXIème siècle et pour en dégager le sens ? En quelle valeur tenir les propos de Kissinger, suggérés au Forum international Bertelsman à Berlin en 2012 , selon lequel « le monde ressemble à l’Europe du XVIIième,lorsq'il il faut qu’elle devienne l’Europe du XIXième », celle du Congrès de Vienne, de l’équilibre des pouvoirs et d’un principe de légitimité partagée. En quel compte tenir ces propos qui renvoient d’une part à la théorie des relations internationales et de l’autre à la praxéologie et aux décisions de la « high politics ».

La contemporanéité de l'Histoire et l'avenir de notre civilisation

À l'âge planétaire, l'unité de l'Histoire se disperse en une multiplicité de conjonctures particulières et en une pluralité de formes de conscience qui interdisent toute forme d'universalité et toute théorie de la connaissance, aspirant à appréhender le devenir collectif de l'humanité comme un tout; un tout doué de sens.

Les logiques signifiantes et les philosophies de l'histoire se superposent aux dialectiques contradictoires des intérêts et des ambitions, pour dessiner une scène multipolaire et des équilibres de puissance virtuellement conflictuels autour d'enjeux et de sens disparates.

Par ailleurs une multitude de causalités efficientes bouleverse les vérités héritées et la pluralité de l'expérience humaine.

Il est ainsi difficile d'agir dans un univers sans répères et aux paradigmes changeants et il est problématique de penser le système planétaire autrement que comme un ensemble d'inconnues, embrassant l'immense série de phénomènes en mouvement.

Par ailleurs la philosophie de l'Histoire et le devenir des civilisations éclairent d'une lumière intense la contemporanéité philosophique du passé et cela sous le mode abrupte d'Arnold Toynbee découvrant chez Thucydides que les grandes crises de notre temps avaient été déjà vecues.

Or la conscience du présent procède de la conscience du passé et donc d'un ordre temporel qui imprime son sceau à la dimension propre de l'Histoire.

La reconstitution du passé est pour les vivants, individus ou peuples, le moyen de triompher des épreuves de l'histoire, la manière la plus élevée de ne pas précipiter
dans la ruine et dans la mort.

Or le retour au passé est une leçon ou un enrichissement de l'esprit pour dialoguer avec les grands exemples, sous le fil conducteur de la contemporanéité et à condition qu'il y est un sens pour éclairer les choix du présent.

Or les grandes questions par lesquelles nous interrogeons le passé sont inspirées par des centres d'intérêts dictés par les contingences de notre vie, l'aléa de notre appartenance culturelle et la contrainte de notre condition politique.

L'objectif ultime est donc la saisie du devenir général des sociétés et, en son sein, de l'avenir de notre civilisation, de notre continent et de nos institutions politiques.

Il en découle que la signification de notre recherche et de notre perspective de vie, est soumise à la précarité d'une condition, qui voit l'Europe menacée à l'Est par l'émergence de l'Asie et bloquée au Sud par le réveil de l'Islam.

En effet l'émergence de l'Asie et le réveil de l'Islam portent en soi,virtuellement, deux incertitudes et deux bouleversements, liés aux passions humaines inévitables, le désir de régner et la volonté de dominer, imposées par la force ou consécutives à la puissance, remettant en cause l'hégémonie de l'Occident et le rationalisme moderne.

Il est historiquement évident que la logique de la force et les effets de la puissance constituent des causalités « naturelles » de l'Histoire, des orientations incontournables de la « raison » historique et une irruption de la « surprise » venant d'une altérité hostile à notre expérience séculaire.

L'Europe et le monde à l'âge planétaire

Le XXIème siècle sera celui d'un « nouveau cycle intellectuel », marqué par le retour de la géographie, du réalisme et de l'histoire. Ces notions seront au cœur des préoccupations dominantes d'une nouvelle phase de la vie spirituelle de l'humanité.

Dans ce contexte d'ordre global l'Europe occupera une place de moindre importance pour l'influence de ses idées et de ses courants intellectuels et apparaitrons en pleine lumière les limites spirituelles de l'Europe d'aujourd'hui.

En effet dans une conjoncture planétaire, l'univers européen sera confronté à d'autres systèmes de référence, à d'autres philosophies et à d'autres « vérités ».

Dans une période de mutations et de chocs culturels intenses, la pluralité des concepts, élaborés par les élites européennes dans les derniers quatre siècles sera remise en cause.

Tous les présupposés, les contenus historiques et les conceptions anthropologiques sur la nature humaine, l'activisme politique, les doctrines de la liberté et de l'État, entreront en contradiction avec l'assurance, garantie en Europe par un repli et un « status quo » intellectuels, qui a égaré le concept d'histoire, comme pluralité de l'expérience humaine.

Au cours des derniers quatre siècles l'humanité européenne est passée de la foi dans les miracles de la métaphysique à la religion de la technique et de la science, puis à la croyance dans le « progrès » de la rationalité, économique et sociale. Elle est passée du mysticisme à la théologie et de celle-ci à la sécularisation, puis à l'agnosticisme et enfin à la laïcité.

A chaque époque un minimum d'accords sur les prémisses intellectuelles, a permis l'élaboration d'un certain nombre de « vérités » ou de « centres de références » de la vie spirituelle, qui sont au cœur d'un concept de civilisation, propre et spécifique.

Au niveau des structures mentales et dans le souci d'une définition de ce concept1, on peut retenir qu'il trouve sa propre raison d'être « en soi même », en ses propres paradigmes et que ces derniers sont d'ordre existentiel et non normatif.

Pour chaque civilisation et en chaque phase de son évolution, est élaborée une « idée centrale » ou un «axe de référence » intellectuel, auxquels sont subordonnées les autres manifestations de vie et de culture.

Ainsi toutes les réalités qui relèvent du domaine de l'esprit et de l'agir social, tirent leurs « sens » de ces concepts centraux. Or, la transition d'un « centre de référence » à l'autre, d'une idée centrale à l'autre, résulte d'une histoire de luttes et de conflits.

L'apaisement de ces affrontements permet, dans la phase successive, de « neutraliser »2 les oppositions intellectuelles et donc d'intégrer, dans la conscience individuelle et sociale, le concept de « vérité » antérieure, qui avait fait problème et qui avait divisé, dramatisé et ensanglanté la coexistence collective.

Neutralisation et apaisement de la conscience

Cet apaisement de la conscience individuelle « neutralise » les discordances de la vie civile et confère une « évidence » de pacification et de progrès à la cohabitation des groupes et au « calcul civilisé ».

L'univers de la passion, de l'impulsion sauvage et de la violence originelle, propre du « politique » et du conflit se déplace alors à d'autres champs.

Dans la réalité, les discordances d'idées se politisent, avant que l'incompréhension soit devenue conformisme et la lutte, neutralisation et apaisement.

L'élargissement de la scène planétaire replace désormais les « centres de références » européens dans un champ de conflits intellectuels plus vastes et plus contrastés, moins « universels » et plus particularistes. Des lors il n'y a plus d'accords, d'évidences et de vérités premières, ou encore des terrains d'apaisement, communs et partagés.

En effet changent les terrains « naturels » des croyances et des besoins de l'esprit. Prévalent les peurs, les incompréhensions, les hostilités et les haines. L'humanité, à l'image de l'univers européen, migre continuellement du terrain de la lutte à celui de la neutralisation, par un parcours semblable, mais plus radical de celui qui avait régné en Europe pendant quatre siècles.

La nouvelle phase de l'histoire de l'humanité qui marquera le XXIème siècle sera donc celle de l'émergence d'autres paradigmes spirituels et ceux-ci entrerons en conflit, de toute évidence, avec « l'universalité » européenne, « apaisée », « dépolitisée », « laïcisée » et « privatisée ». L'hostilité de la période qui s'ouvre, sera dictée d'abord par la « conscience géopolitique et spirituelle » d'autres cultures et d'autres civilisations et verra une « autre » transition, du domaine de la « raison » à celui de la « déraison ».

De maniéré évidente le passage de la bipolarité éthique du monde vers un pluralisme philosophique changera les « systèmes naturels » de la métaphysique, de la morale et du droit. Changeront au même temps les concepts de « vérité » et « d'universalité », dont on a saisi, depuis les grandes découvertes, les « limites » géographiques.

L'Europe se retrouve aujourd'hui face à la fin d'une légitimité illusoire, celle du « status quo » intellectuel qui a prévalu depuis 1945, car prend fin l'adoption de l'universel comme concordance de l'irréconciliable et avec celle- ci la multiplicité d'adoptions et de parentés intellectuelles, qui l'avait constitué en système.

Dans ces conditions l'éternelle lutte pour la survie et la poussée orginelle de la violence physique vers un monde décentré, sera masquée, aux yeux des européens et de la part de ses clercs épuisés, par la rhétorique humaniste de la solidarité et par l'inversion éthique de la notion de « paix », allant du siège spirituel de l'âme à celui de l'inconstance conflictuelle et publique.

Dans ce contexte, la loi occulte du vocabulaire, employée pour le travestissement de cette « privatisation » et rétrécissement individuel de l'espoir du salut, présentera la guerre ou le conflit les plus inhumains comme rançon nécessaire de la liberté de l'humanité ou de la paix universelle, ou, pour faire usage d'un paradoxe, de stabilisation et de « nation building ».

Dans cet élargissement de la conjoncture planétaire et dans apparition d'un « nouveau cycle d'idées», apparaitrons avec une cruelle évidence les limites spirituelles de l'Europe aujourd'hui.

La dépolitisation de la vie publique, l'agnosticisme moral et les limites de l'Europe actuelle

Pour mieux en venir aux « limites » de l’Europe actuelle et à l’utopie de la réconciliation et de l’harmonie des intérêts, ainsi qu’à l’humanisme moralisant et dominant, l’Europe est passée par quatre étapes successives à la dépolitisation de la vie publique.

Il faut en venir à ce procès unique de l’histoire européenne et, suivant Vico, Comte et Schmitt, à la portée de cette évolution, permettant de dégager une loi générale du développement humain.

Cette loi fait référence aux centres organisateurs de la vie d’une époque, hiérarchisant les grandes orientations venant des élites-guides, « l’évidence de leurs convictions et de leurs arguments, le contenu de leurs intérêts spirituels, les principes de leurs actions, le secret de leur succès et la disponibilité des grandes masses à se laisser influencer » (Schmitt).

Ainsi, la neutralisation de la conscience européenne remonte au XIXe siècle, à l’apparition d’une neutralité générale, dont « l'État agnostique et laïc » est l’expression emblématique. La légitimité de l’État repose désormais sur son agnosticisme moral. En effet, l’accord ou le désaccord principal auquel tout le reste est subordonné  permet d’atteindre l’évidence des choses, la compréhension des phénomènes et l’ordre de la participation à la vie sociétale.

Cette migration européenne des centres de référence intellectuels d’un terrain à l’autre, désacralise progressivement l’histoire de la pensée européenne, la neutralise et la dépolitise. L’humanité européenne a accompli en cinq siècles une complète migration du terrain de la lutte vers un terrain neutre, allant de la foi vers l’agnosticisme, des guerres de religion aux guerres nationales, puis économiques et pour finir idéologiques.

Neutralisation et déplacement du compromis général vers une politique dans ame

Dans cette transition, il y a eu déplacement successif du terrain du compromis général, qui de confessionnel, devient national, puis social et enfin idéologique et, pour terminer, neutre.

Au bout du parcours, la neutralité spirituelle et politique parvient à atteindre un état de néant et de vide, celui d’une politique sans âme.

C’est à ce stade, le stade du vide de l’esprit, que triomphe une nouvelle idée, abstraite et dépassionnalisée, sécularisée et dépolitisée, celle de l’Europe comme État post-moderne, un État sans État, une politique sans politique, un pouvoir sans autorité, une désacralisation sans légitimité ; une forme d’État sans sujets, car l’idée même de citoyen se traduit en un concept insignifiant et totalement désincarné.3

On ne peut plus combattre pour un principe, car on ne peut combattre contre l’opposé de ce principe, soit-il homme, parti ou mouvement.

L’idée du politique comme sphère de la « violence conquérante » a disparu, puisque, dans la pensée du libéralisme, le concept politique de « lutte » devient « concurrence » sur le plan économique et « discussion ou débat » sur le plan spirituel.

Le peuple se transforme en opinion et le « citoyen » en consommateur de communications et de messages.

Les programmes des autorités se calquent sur les attentes et les revendications de la masse ou de la rue, pendant que les marginaux des cités ébranlent la cohésion des sociétés, au nom d’identités refoulées, hissant la subversion des pouvoirs en bandes, en modernes incarnations du sous-prolétariat intérieurs d'Arnold Toynbee.

Des crises en chaîne ou la fin des compromis éthiques

Au plan phénoménologique le XXIème siècle se signalera, en Europe, par une crise générale du contrat social et une crise de la volonté et de la légitimité du recours naturel et nécessaire à la force. Dans les cinq continents, cette crise prendra la forme par d'une dégradation ultérieure de la biosphère. Cette tendance rappellera que l'environnement commande encore aux besoins fondamentaux de l'humanité et à sa survie.

En effet le changement climatique, la restriction visible des ressources, conjugués à l'accroissement de la démographie, seront les vecteurs principaux de conflits sans fin, sans personnification et sans droit et des migrations de masse marqueront tout à la fois les visages des terres, les cycles du développement économique et les conditions de la coexistence humaine.

Les conflits à venir seront ainsi à caractère multiforme, exotique et prémoderne, sans souverainetés établies et porteront l'accent de leurs origines et de leurs répercussions, apparaissant, selon les causalités dominantes, comme des conflits environnementaux, civilisationnels ou identitaires.

Ils seront environnementaux, là où ils auront l'espace physique et la rareté des ressources pour enjeux d'ordre naturel.

Il s'agira d'enjeux liés, dans la plupart des cas, à des aires désertifiées et de forte conurbation, à la dégradation générale de l'écosystème et à des densités humaines explosives dans les zones de parkage et de transit. Seront concernés par ce type de conflit les biens vitaux inaliénables et rares, tels que l'eau, l'énergie, les denrées alimentaires et les formes improvisées d'abri. Leurs justifications intellectuelles seront de type radical.

Ils seront civilisationnels, là où des vagues de fanatisme à base religieuse, se diffuseront par empathie culturelle et/ou ethnique et opposeront les conceptions de la foi à celle de la raison et les nations de l'intérieur des terres, à celles situées en bordure des océans, sans exclure les croisement des deux. L'extrémisme religieux dominera largement leurs expressions politiques et élargira le champ des solidarités conflictuelles.

Politiques ou identitaires, lorsqu'ils façonneront les formes générales de la cohabitation sociétale en leurs équilibres fondamentaux, affaiblissant les États existants et les transformant en zones de non droit.

Ces conflits se placeront en dehors de toute légalité, en tant que manifestation rationnelle de la personnification de l'État. Au plan géopolitique, l'immense pivot géographique de l'Eurasie connaîtra des mutations décisives et le dialogue sera problématique entre masses humaines déracinées et migrantes, en marche vers les zones de survie et masses sédentarisées et stables. Dans ces conditions, des régimes forts imposeront leur loi à des formes de coexistence sociale de plus en plus quadrillées et encadrées.

Vers le déclin des régimes démocratiques

Rien n'exclut par ailleurs que s'achève le cycle des régimes démocratiques, comme régimes périssables et d'ordre historique, caractéristiques des zones tempérées de la planète, remplacés par un nouvel ordre, résultant d'une période de chaos et de crises.

Ainsi la complexité du gouvernement des surfaces inhospitales et des conurbations en révolte quasi permanente, exigera un développement des techniques de contrainte et de prévention, qui limiteront les libertés publiques.

De ces mutations jaillira une nouvelle conscience géopolitique de la planète et celle-ci sera marquée par une grande fluidité géographique et de nouvelles stratégies humaines. Ainsi la phase que nous vivons est celle d'un tournant majeur et précaire de l'histoire de l'humanité, car elle se situe entre deux cycles de développement, celui exclusivement européen, débuté à l'aube de la Renaissance et s'affirmant définitivement avec la Paix de Westphalie, empreint d'une configuration des pouvoirs fondés sur l'État-nation et sur une sédentarisation humaine stable, et celui, afro-eurasien, caractérisé par un exode et une urbanisation de masse.

Cette nouvelle ère, marquera la cinquième révolution systémique, la « révolution anthropocène », une révolution dont l'incidence bouleversante de l'activité humaine sur le système terrestre et la biosphère, comportera une redistribution globale et sanglante de l'espèce humaine. Cette phase sera caractérisée par une dialectique inhabituelle de rivalités, imposées par la survie et par l'instabilité éthique, qui empreigne la poétique toute moderne de la complexité.

L'approche intellectuelle plus appropriée à la saisie de cette nouvelle ère de l'évolution est le réalisme, le particularisme historique et la géographie humaine.

Cette approche comportera l'abandon progressif des courants et aspirations universalistes qu'avaient fait croire, au XIXe et XXe siècle, de pouvoir surmonter les obstacles de la différenciation inégalitaire et de l'hétérogénéité naturelle et sociale, par l'abstraite homogénéité des concepts.

Les différences ethniques, culturelles et religieuses, avaient été à peine cachées, pendant deux siècles, par l'affirmation historique d'une éthique universaliste, liée à l'expansion coloniale. La phase actuelle et qui s'achève lentement, est encore fondée sur la démocratie, les droits de l'homme et l'État de droit et, en leurs fondements, sur les idées des Lumières. En revanche le cycle intellectuel naissant aura pour terrain explicatif les expériences de l'ordre naturel et de la longue durée.

En effet les forces naturelles profondes et permanentes sont toujours à l'origine des trends durables et des tendances sociétales lourdes.

La civilisation européenne

La civilisation européenne, résultant d'un développement endogène, allant de la dialectique de la foi à celle de la raison et du droit, et de la Renaissance aux Lumières, puis aux deux révolutions rationalistes, de la bourgeoise et du prolétariat, a été également la résultante de deux poussées géopolitiques, celle d'une lutte défensive à l'Est et d'une expansion conquérante à l'Ouest.

La première a été imposée par le déferlement des envahisseurs mongols en Russie, venus par vagues successives des steppes asiatiques et porteurs de la loi exclusive de la force; la deuxième, par une série d'aventures maritimes, poussant à la découverte du nouveau monde et à l'élargissement de la sphère du droit. Cette civilisation, cosmopolite, intellectuellement expansive, s'inspira également des deux doctrines universalistes, héritées de sa propre tradition, religieuse et civile, celle de l'Église et de l'Empire, du droit canon et du droit civil.

Cette civilisation fit apparaitre son autonomie, mais aussi son opposition historique, face à la menace asiatique et au particularisme de Byzance.

Protégée à l'Est par la lente émergence de l'Empire des Tsars et de la principauté de Pologne et au Sud pas la Mittel-Europe et l'Empire des Habsbourg et garantie contre l'esprit de conquête du despotisme oriental, russe et ottoman, mélange inextricable d'asiatisme, de slavisme et du communautarisme, la civilisation européenne est la résultante éthique, morale et politique de cette opposition des peuples de l'Occident à la poussée géopolitique de l'Orient eurasien.

Elle accompagna par ailleurs l'expansion géographique des peuples de la mer vers l'Océan Atlantique et les Indes. On pourrait dire, par paradoxe, que la civilisation européenne fut la « réponse » historique au « défi » géopolitique de l' appartenance géographique de l'Europe à l'Eurasie et au même temps du prolongement de ses conditions occidentales et bibliques, de vie et de pensée, façonnées par la science des évangiles vers les marges extérieures de l'Afrique, de l'Amérique, de l'Océanie.

Or, dans la phase présente de l'Histoire européenne, trois conditionnements pèsent sur son avenir :

- le premier, est celui de la Méditerranée  et de l'Afrique surpeuplées ;

- le deuxième, est celui du Proche et Moyen Orient turbulent et du Golfe instable ;

- la troisième, celui plus lointain de l'Asie Centrale vide et de l'Extrême Orient ascendant.

Cette immensité géographique et culturelle domine, par son poids cognitif, sur toute réflexion planétaire, en ce qui concerne l'histoire. Elle pèse sur ce qui est particulier et spécifique, sur notre connaissance active du monde et sur les esprits des décideurs politiques.

Or tout ce qui est traditionnel, pré-moderne, polythéiste et hétérogène est intimement vécu, hors d'Europe, comme éthique, spirituelle et identitaire, et se situe hors des cadres rationnels de pensée, puisqu'il appartient au sacré, au domaine de la foi et aux combats religieux.

Dans ce contexte, complexe et global, les puissances maritimes, libérales et commerçantes, depuis la Renaissance (Venise, la Hanse, la Hollande, la Grande Bretagne puis l'Amérique du Nord), ayant couvert de leurs flottes et de leurs pavillons les mers du monde et imposant, encore aujourd'hui, les normes internationales du commerce, de la communication et de la technologie, ont bénéficie d'une « supériorité morale », celle de la modernité conquérante, active et productive.

Ces puissances se sont heurtées, dans une premier moment, aux puissances terrestres, traditionalistes et stagnantes et avec celles-ci, aux bureaucraties autocratiques et inefficaces, stabilisées par des formes religieuses, idéologiques et anti-modernes. Mais elles ont pu s'imposer, au delà des « zones de fracture » de la masse eurasienne, par leurs idées et leurs connaissances, et spécialement par leurs savoirs scientifiques et techniques, qui apparaissaient non seulement plus avancées, mais universels et souvent humanistes.

L'espace planétaire

Or, l'émergence d'un espace planétaire, solidarisé par le commerce et la communication, a mis au premier plan les conflits pour les ressources et les particularismes historiques et humains, ceux de chaque « zone de fracture », accentuant les instabilités de leurs zones de contigüité et de jonction.

À partir de ces conditions, pendant la quatrième révolution du monde civilisé, « la révolution systémique de l'age planétaire », (suivant la conceptualisation de Strausz-Hupe), embrassant l'univers des relations socio-politiques du monde occidental et débutée au XXème siècle, certaines régions de la planète n'ont pas réussi à stabiliser leurs environnements par un équilibre d'ajustements viables entre populations, ressources et espace et d'autres facteurs sont intervenus dans le développement humain, dont le plus important est l'exode croissant vers des zones de conurbation ingouvernables.

Dans le cadre de cet environnement mouvant et poreux progresseront les nations qui ont été façonnées sous forme d'États-Nations et d'États-Civilisation. En effet ces nations disposent de configurations durables, car elles ont pu se prévaloir d'une base de stabilité politique, traditionnelle ou moderne, et d'une cohérence géographique, géopolitique et environnementale qui a permis leurs affirmations au cours de l'histoire et qui leurs permet aujourd'hui d' assurer leur survie.

Cependant il y a des zones, géographiquement artificielles, taillés par des découpages coloniaux et post-coloniaux et celles-ci devront surmonter des problèmes de survie, qui seront source de conflits, d'absorption ou de démembrement. La faiblesse de ces zones est due à l'absence de cohérence sociale, qu'assure aux populations, dans les turbulences de l'histoire, la géographie physique ou le tracé de frontières naturelles, façonnant une sédentarisation à base linguistique, ou alors, la fermeté et la permanence de régimes politiques, imposant une cohérence morale forcée, par des formes de purification sanglantes, à base ethnique ou religieuse.

Le nouveau cycle intellectuel et le concept d'historicité

Dans ce contexte, planétaire et global, le «  nouveau cycle intellectuel », sera relativiste, organiciste et anti-rationaliste et s'opposera aux généralisations arbitraires et aux certitudes rationalisantes et cela au nom du monde historique, comme totalité concrète des formes d'existence de la condition humaine.

Par ailleurs s'accroitra l'influence de la géopolitique, comme expression de l'hétérogénéité socio-culturelle du monde et, au sens large, comme totalité de la vie organique. Le monde apparaitra pour ce qu'il a toujours été, comme interaction «d'histoire » et de « nature », ou encore comme manifestation de la vie spirituelle, prenants corps dans le devenir des civilisations ou de la culture.

Au plan philosophique la nouvelle approche de l'histoire sera systémique, pluraliste et complexe, antithétique par rapport à la méthode, universalisante et désincarnée des Lumières.

Du point de vue phénoménologique, l'accroissement du nombre des acteurs en compétition, entrainera un enchainement cumulatif des tensions et des conflits, influencés par d'autres représentations du monde, par d'autres cartes des parentés et des inimitiés, par d'autres géographies de l'esprit. Brusquement les stratégies acquises apparaitront obsolètes face aux nouvelles revendications et aux nouvelles « justifications » de l'action.

La « raison » montante de cette nouvelle vague de particularismes sera diffractée, probabiliste, irréductible à l'unité et à une synthèse abstraite car elle séparera et opposera les idées, les cultures et les hommes, pré-conditions de breakdowns et de chocs incessants.

Cependant elle ne sera pas responsable de ces antinomies et passions, puisque c'est l'ordre naturel et social et moins l'ordre de la raison, qui façonne les hommes et le monde humain.

Dans cette impossible synthèse, « l'universel » européen se heurtera à une série innombrable de singularités culturelles, comme « inhérences » des régimes politiques à leur propre histoire. Par rapport à ces histoires individuelles et locales tout ce qui vient de l'extérieur apparaît comme une greffe « sans inhérence » à un passé, à une tradition particulière ou à une forme concrète du pluralisme historique.

Cet heurt de l'universel et du particulier est préjudiciable pour tous les systèmes de concepts à prétention universaliste et en particulier pour le système d'idées abstraites et universelles héritées des Lumières.

En effet, si « l'universel » est la connexion nécessaire entre toutes les déterminations de la chose, ou encore le prédicat commun de plusieurs choses, les particularismes du monde de l'âge planétaire, idées, cultures, civilisations, régimes politiques, sociétés, ne pourront exister, au niveau de la connaissance, que comme épiphénomènes.

Ils figureront comme entités négligeables dans la définition d'une loi générale de l'évolution humaine, qui impose l'affirmation, nécessairement conflictuelle, d'un système politique sur les autres et qui fait du système démocratique un modèle hypostasié, lorsqu'il est en revanche un régime révocable, périssable, précaire et contingent.

Par ailleurs, l'échec de toute « greffe » démocratique dans les sociétés à base traditionnelle revêt plusieurs causalités mais principalement le motif, que l'on ne peut commander ni obéir à la fiction d'une loi générale et universelle de l'humanité, car les sujets politiques seraient confrontés à une obligation transcendante par rapport à la loi positive et à la conscience collective de sociétés immuables.

Ainsi tout appel à un ordre normatif supérieur est perçu comme une trahison et une  transgression de la conscience normative d'une société et redouté comme facteur de dissolution de l'ordre séculaire hérité.

Dans ce type de société prévaut encore une interprétation de l'historicité humaine empruntée à la Providence et le fondement de l'ordre social et religieux est toujours appuyé sur la famille et l'organisation tribale, marquées de valeurs qui lui assurent identité et unité spirituelles.

La résistance de ces sociétés au rationalisme occidental est dicté par la vocation de la philosophie rationaliste à imprimer un cours « critique » et « réformateur » aux ensembles sociaux traditionnels et à leur imposer « d'autres valeurs », d'autres justifications politiques et d'autres principes de légitimité, bref à les occidentaliser et  à les dénaturer. Cela concerne en particulier l'imposition de régimes et modèles démocratiques et, dans l'ordre culturel, une vision problématique et laicisante de l'Histoire, qui est antithétique à la tradition.

Aujourd'hui les dessous de l'Histoire font apparaître les déceptions amères d'une crise de légitimité des démocraties, des conceptions de l'État de droit et des droits universels, coupables d'avoir dissocié l'intime relation entre l'universel et le particulier au profit du premier, ouvrant la voie à la révolte de la tradition et du passé, comme formes d'historicité authentiques.

L'élargissement du « modèle démocratique » apparaîtra ainsi comme l'expression d'une vision utopique de l'Histoire et se heurtera, à une interprétation messianique du monde historique. La tradition et les sociétés traditionnelles témoignent de l'expression d'autres formes d' « historicité », indifférentes à l'idée de « démocratie », sauf pour les couches intellectuelles cosmopolites, libertaires et non organiques, sans légitimité et exclues des offices publics. Ces sociétés représentent le démenti patent d'une conception de l'histoire comme humanisme et abstraction.

L'interprétation de la démocratie comme « modèle » est également la négation de l'évolution des régimes politiques selon leur propre loi, ou selon leur propre individualité historique. Si le « modèle démocratique » devait prendre racine, cela correspondrait au triomphe de la « cité céleste» sur la « cité terrestre» de Saint Augustin, où le « bien » l'emporte définitivement sur le « mal ».

Ce triomphe clôturerait la doctrine moderne des cycles historiques et se conclurait définitivement par la « fin de l'histoire » (F. Fukuyama). Or, s'il y a toujours quelque chose de messianique dans cette fin de l'Histoire comme conclusion d'un cycle, c'est bien ce retour du monde à Dieu. C'est le triomphe sur terre de l'agneau céleste.

Cohérence géopolitique et vulnerabilité

En revenant à la géopolitique comme lutte du pouvoir pour le contrôle des terres et champ d'historicité d'une totalité organique, le contrôle du « pivot des terres », le vieux « Hearthland », de Halford MacKinder, sera soumis au contournement stratégique des bordures océaniques.

La « crise de l'espace », annoncée par certains géographes, est due pour une part à l'existence de zones vides de populations, qui étaient autrefois des aires d'interposition politique et d'autre part à l'adaptation des nouveaux venus, transformant les régions de peuplement en zones d'instabilités et de convoitise.

Par ailleurs le développement côtier, en particulier dans l'Asie du Sud-Est, fera de cette région une zone de rivalités indo-chinoises, car il verra la sédentarisation des nouvelles classes moyennes, d'Inde et de Chine, en plein essor économique.

Cet essor fera de ces régions, des zones à vulnérabilité socio-politique élevée. Par ailleurs leur contiguïté avec le monde des vieilles rivalités géo-politiques, rapprochera d'une situation de décomposition les États géographiquement artificiels, tels le Pakistan, dépourvu de toute cohérence naturelle et créé pour abriter les musulmans du sub-continent indien, ou l'Afghanistan tribal, et, plus a l'Ouest, le Proche et Moyen Orient.

Les pays du « croissant fertile », la Jordanie, la Syrie et l'Irak, situés entre la Méditerranée et le plateau turc, se situent dans le tracé des « failles » géopolitiques ou des « zones de fracture », dont le difficile équilibre peut osciller entre « status-quo », instabilité accrue, ou implosion, et où les allégeances sont d'ordre traditionnel et religieux. Les Balkans Eurasiens et le Grand-Moyen Orient constituent cet «arc de crise » qui se connectera, au delà du sub-continent indien, à l'immense zone, qui peuplera la bordure méridionale de l'Hindou-Kouch et agrandira l'espace d'influence de l'Inde.

L'impossible unité du monde arabe sera due, ici comme ailleurs, à l'absence de légitimité politique des élites dirigeantes et au morcellement des régimes au pouvoir, rapprochés et au même temps éloignés l'un de l'autre par une méfiance réciproque et atavique. La maitrise de cette région charnière dépendra du contrôle de l'eau et de son administration et, de ce fait, de la volonté de domination turque.

La grande enclave eurasienne, en surplomb du Grand Moyen Orient, l'ancien empire perse, est une zone de civilisation étendue et dispose d'une fonction incontournable entre le Caucase, le plateau de l'Asie Mineure et l'Irak, dans la diagonale Nord-Ouest. Cet espace- pivot, est aussi, dans la diagonale Ouest-Est, une plate-forte naturelle, bordant la profondeur stratégique arrière de l'Afghanistan et du Pakistan.

État-nation et État-civilisation, l'Iran est une entité politique pleine et entière, douée d'une assise démographique, énergétique et militaire, et dont l'instabilité n'est pas due à son régime, ni à ses fissurations internes, mais à la crainte que suscite son unité politique et sa capacité de pression, d'influence, de chantage et de projection sur toute la région moyen-orientale.

Ainsi l'étude de la politique mondiale et l'analyse de la scène eurasienne n'ont d'autre but, pour la conception d'une stratégie de sécurité européenne et euro-atlantique, que de procéder à l'étude du spécifique, au plan historique et culturel, et donc au dénombrement de la différence entre sécurité traditionnelle et sécurité collective, et au niveau de l'espace, à la définition « d'intérêts définis », autrement-dit du partage entre zones d'influence classiques, zones des intérêts vitaux et zones d'intérêts périphériques et marginaux.

Cette étude se rapprochera davantage de la réalité, si elle percevra l'action des forces profondes et de « l'ambiance » ou du climat politique sur l'action des hommes d'État occidentaux. In fine, au point de vue de la réversibilité de l'approche, celle-ci nous instruira avec pertinence quant aux « limites » de l'influence des décideurs, sur les forces profondes d'un système hétérogène de pouvoir, ou d'un système multipolaire en gestation. Il en résultera toute la difficulté et toute l'importance de la culture du décideur et de son profil psycho-politique et, plus en profondeur, toute la gravité des dilemmes entre la délibération immédiate et les stratégies à long terme.

Il en ressortira, d'évidence, la nature dramatique des choix ultimes et la rationalité partielle de toute option, dans laquelle s'exprime, par la politique, le polythéisme inexpiables des valeurs et la vie multiforme du monde, un monde sans rédemption ni salut et sans prédestination apocalyptique.

Irnerio Seminatore

Bruxelles le 3 septembre 2019

Texte conçu en vue de sa présentation au "IIIème Forum de Chisinau"

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