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Working Paper - LA MULTIPOLARITÉ. UN « CONCERT MONDIAL DES NATIONS » OU UNE « GOUVERNANCE GLOBALE RENFORCÉE »?

Notes sur une conjoncture d'hésitation stratégique, sur le « Linkage » et les sous-systèmes régionaux croisés
Auteur: 
Irnerio Seminatore
Date de publication: 
9/3/2011

Le système international actuel traverse un moment d'hésitation entre un multipolarisme tendanciel (USA, UE, Russie, Japon, Inde, Chine, Brésil), plus politique que stratégique et un bipolarisme dissimulé (USA-Chine), lié aux modes d'actions obliques qui renforcent le poids de la puissance chinoise.

Depuis 1990, la constellation du système a changé. Dans un monde multipolaire hésitant, quel équilibre de puissance pourrait-il se dégager en dehors des deux hypothèses, d'une anarchie généralisée ou d'un monde post-historique qui aurait banni définitivement la guerre, autorisant à penser une nouvelle forme de gestion du système en termes de gouvernance globale renforcée?

Dans une conjoncture inédite, quelle place accorder au statut du perturbateur et aux stratégies politiques et militaires ? L'explication du système international par la théorie de l'équilibre multipolaire continue d'assigner aux États-Unis un rôle essentiel, tandis qu'une nouvelle bipolarité porte à préconiser un «condominium global» entre la Chine et les États-Unis. Le condominium correspond-il, en son principe, au «global leadership», suggéré par Brzezinski à la relation UE – USA en 2004, fondée sur une responsabilité partagée, équivalente mais non-symétrique? Et l'image de la coopération forcée peut-elle se rapporter aux seules réalités économiques et financières, ou bien ne cache-t-elle pas des éléments de compétition stratégique qui commencent à apparaitre à la marge d'une antinomie de valeurs et de culture qui se précise de plus en plus clairement ?

La raison d'être du moment d'hésitation stratégique actuel a pour objet la vision du monde de demain qui demeure indiscernable. Elle a pour focus immédiat la configuration des puissances qui conféreront au concert mondial une hiérarchie, des règles de gouvernance et des modèles d'organisation et de conduite aux autres acteurs de la planète.

Or, l'émergence d'une grande stratégie à long terme, autrement dit, la conjugaison maitrisée et organique entre finalités politiques et stratégies globales est atteinte.

Après la courte illusion de l'unipolarisme américain et de l'ambition de primauté incontestée des USA, deux réalités s'imposent aux yeux des observateurs. La première est l'apparition de nouveaux leaders régionaux en Amérique latine, en Asie et en Afrique qui revendiquent la remise en cause d'un modèle de développement et de pouvoir basé sur les vieux paradigmes de la croissance, du commerce et de la légitimité, interne et internationale.

La deuxième est l'espace de suspens stratégique qui concerne l'image brouillée de la perspective historique.

Dans ces conditions, la défense des acquis du passé, (prééminence politique et militaire et prospérité économique) influe sur le choix entre deux options possibles :

  • la prise de décision par défaut, qui précipite les occasions à saisir en termes de lucarnes d'action;
  • les délibérations hasardeuses et à risque, favorisées par le vide politique ambiant.

Ce « moment d'hésitation » se réfère aux puissances majeures de la planète et principalement aux États-Unis et à la Chine, mais il interpelle également la Russie, l'Europe et l'Alliance Atlantique.

INCERTITUDE ET ANTINOMIES STRATÉGIQUES. DÉFENSIVE ET OFFENSIVE

Il s'agit d'une incertitude qui renvoie à l'antinomie des grandes options historiques entre les puissances conservatrices ou du « status quo » et les puissances perturbatrices ou de mouvement, les « have » et les « have not ». Les premières désignent les puissances satisfaites et les deuxièmes celles insatisfaites ou revendicatrices.

Deux stratégies départagent les deux « idéal type » d'acteurs internationaux; une stratégie défensive, de stabilisation, d'auto-limitation et de prudence vis-à-vis du changement économique et politique, et une stratégie offensive, de subversion et de remise en cause radicale de la hiérarchie et de la morphologie de la scène internationale.

La première peut prendre une forme passive et statique, l'autre un caractère pro-actif et préemptif. Lorsqu'elle se définit comme théorie du rempart ou d'interdiction, la stratégie du status-quo s'appelle historiquement « Limes » romain, « Grande Muraille » de Chine, « Ligne Maginot » française, « Doctrine Monroe » pour les Amériques et aujourd'hui « bouclier anti-missile » de théâtre. Tout en mobilisant des moyens puissants elle manque de l'essentiel, l'idée du système, celui d'un monde relatif, astreint à des rivalités multiples et croisées, celui d'un univers de cohabitations forcées et de remises en cause géopolitiques1.

La stratégie pro-active des puissances conservatrices est un mélange d'unilatéralisme intransigeant et d'alliances militaires à géométrie variable.

Cette « stratégie de défense active » va au-delà du simple « status-quo » et peut viser l'élimination des rivaux potentiels par des projets de renversement et de déstabilisation. Il s'agit d'une stratégie fondée sur le concept « d'alliance défensive » adaptée à une longue guerre de position. Elle réunit des acteurs aux pouvoirs stabilisés et agit de front et de revers. De front, par encerclement ou par endiguement et, dans une version plus agressive, par « refoulement ». L' « alliance de circonstance » n'est que la forme de défense active adaptée à une guerre de mouvement. La stratégie d'endiguement présuppose, à son tour, l'existence d'un perturbateur systémique et d'une menace globale, idéologique, militaire et sociétale. Elle implique une analyse des composantes essentielles de la conjoncture internationale :

  • une vision réaliste de la société et de l'histoire, s'opposant à la cause idéaliste ou universelle revendiquée par le perturbateur;
  • Une perception appropriée de la menace militaire, en ses deux composantes, conventionnelle et nucléaire;
  • un leadership accepté, bâti sur des alliances permanentes;
  • une perception de l'isolement international de la part de l'acteur anti-système et de la grandeur de l'effort à accomplir pour bouleverser les grands équilibres mondiaux.

Le Congrès de Vienne et la politique de Bismark au XIX siècle, l'entente cordiale franco-britannique contre les empires centraux dans la première partie du XX siècle, l'Alliance du Monde libre et de l'Union soviétique contre l'Axe en 1942/1945 et, dans la deuxième partie du siècle, l'Alliance Atlantique et la « stratégie du containement » en Europe et en Asie, ce sont les deux faces d'une même stratégie globale. La doctrine de l'encerclement comporte également une « stratégie de revers » et s'adresse au bloc adverse, aux « tiers non engagés », au camp des « non alignés » ainsi qu'aux « puissances dissidentes ». (Ceaucescu, Tito).

LA STRATÉGIE DU PERTURBATEUR

Toute autre la « stratégie des perturbateurs », les « have not », puissances ascendantes ou montantes, revendicatrices ou révisionnistes, qui adoptent une stratégie déclarée de renversement de l'ordre. Ces puissances peuvent se définir démocratiques ou révolutionnaires, mêmes sous leurs formes autocratiques et impériales, sans infléchir pour autant leurs visées de conquête.

Or, le vide stratégique est le trait majeur de la conjoncture actuelle, car il marque l'absence d'un leadership affirmé et de revendications hégémoniques qui se signalent par l'élaboration de grandes stratégies systémiques.

Cette hésitation générale affecte la Chine, les USA et l'Europe car une incertitude et un frein retiennent toutes ces puissances sur le long terme, y compris la Russie, l'Iran et la Turquie. En revanche, la doctrine de l'endiguement de la part des puissances principales du « status quo » a besoin d'une géopolitique globale et de la définition de « zones d'intérêts vitaux », doublée d'une stratégie d'influence et d'adhésion de type idéologique.

A ce sujet le nouveau concept stratégique de l'Alliance Atlantique apparait comme un compromis entre la confirmation d'une « stratégie de défense collective » dans l'aire euro-atlantique et d'une « stratégie de stabilisation mondiale élargie », étendue aux arcs de crises (Moyen Orient, Golfe) et aux zones de jonction (Afghanistan) qui nécessite une implication des puissances régionales à double statut, « conservatrices actives » ou « perturbatrices mesurées » comme la Chine. Cette dernière réoriente sa centralité géopolitique par un faisceau de stratégies enveloppantes et obliques, de contournement et de contre-encerclement.

LA FORME STRATÉGIQUE DE L'HÉSITATION. STRATÉGIES FLUCTUANTES ET SOUS-SYSTÈMES RÉGIONAUX EN RÉSEAUX

L'hésitation stratégique sur le long terme peut concerner tout aussi bien les régimes politiques que leurs variables de coalition. Elle affecte ainsi des systèmes de sécurité régionaux instables dans le cadre d'un système planétaire fluctuant.

Cette hésitation s'étend à la structure de la « puissance internationale » et donc à la « nature » des indicateurs fondamentaux de celle-ci, interdisant l'intégration unitaire des différentes composantes stratégiques (économie, ressources énergétiques et humaines, technologies, institutions et finances, qualité des classes dirigeantes et structures militaires, conventionnelles, balistiques, satellitaires et nucléaires).

La corrélation historique entre capacités globales d'action et stratégie générale à long terme, autrement dit entre buts politiques et objectifs stratégiques n'a de signification véritable que si elle est projetée dans la dimension du système international et si elle est suggérée par une hiérarchie de puissance où les jeux des différents acteurs ne sont pas dictés uniquement par leurs potentiels, mais par leur capacité à élaborer une conception autonome et originale de l'ordre international, ce qui explique leurs ambiguïtés et leurs flottements, leurs revirements et leurs manquements.

RECONFIGURATION DU SYSTÈME ET CATÉGORISATION DES ACTEURS PERTURBATEURS

La prise de conscience de la sur-extension géopolitique de la part d'Hegemon, s'accompagne historiquement de manœuvres diplomatiques visant à encercler l'adversaire par un système d'alliances qui tend à le contenir ou à l'éliminer.

Dans leurs jeux d'antagonisme ou d'équilibre, les perturbateurs peuvent appartenir à trois catégories d'acteurs et représenter un danger variable :

  • les acteurs anti-système ou anti-hégémoniques qui se structurent autour d'une ambition de primauté et d'un projet politique global;
  • les acteurs déstabilisateurs régionaux qui se nourrissent d'ambitions limitées et se dotent de forces nucléaires d'insularisation et de forces conventionnelles offensives;
  • Les acteurs émergents, aux visées conjoncturelles, aux stratégies variables et aux appétits contradictoires, qui profitent des occasions historiques à leur portée. Il s'agit d'acteurs durablement insatisfaits, constituant des menaces récurrentes ou des facteurs de balkanisation régionale. Ces acteurs peuvent être momentanément des alliés « ad hoc » et des recrues disponibles pour toute aventure, susceptible de leur procurer des gains politiques ou territoriaux, mais peuvent porter atteinte, sur le long terme, à hégemon et aux puissances conservatrices.
ACTEURS DECLINANTS ET PIVOTS, PUISSANCES ATYPIQUES ET OBJETS STRATÉGIQUES OU « RES NULLIUS » DE L'HISTOIRE

    Il faut ajouter à ces catégories de meneurs de jeu, les acteurs déclinants ou les puissances malades, qui essaient de freiner ou d'enrayer leur glissement vers la mort et qui deviennent des « acteurs-proies » voués aux stratégies stabilisatrices. La plupart des moyens dont ils disposent sont consacrés à la défensive historique, à la limitation des conflits et des crises, à la gestion pacifique et réactive des imprévus, à l'absence évidente de pro-activité et de dessein, bref à l'absence de stratégie générale ou régionale unifiantes.

    Au cœur de la fresque se situent les acteurs atypiques2. Ce sont des acteurs essentiels qui ne disposent pas, cependant, de la panoplie complète des atouts de la puissance globale et qui ne peuvent mener une géostratégie planétaire. Ainsi, les relations entre puissances atypiques constituent des « partenariats » déséquilibrés, de signe négatif (UE, Russie), façonnés pas d'importantes asymétries en termes de ressources et de valeurs.

    A cette énumération sommaire il faut mentionner la catégorie des « États-pivots » ou « charnières géopolitiques »3. Ces États, selon Brzezinski, doivent leur définition de pivots géopolitiques à leur position plus qu'à leur capacité d'action historique. Nous remarquons que l'Égypte par ses implications dans les divers conflits israélo-arabes est à la fois un « État-pivot » et un « acteur géostratégique » dont la fonction de charnière est vitale dans les trois théâtres, de la Méditerranée: du Maghreb, du Golfe et Proche-Orient ».

    Le vide de pouvoir ou de puissance, laissé par un « État-pivot » et dans ce cas défaillant, comme l'Egypte, est susceptible de provoquer des effets de dominos successifs et de déséquilibrer l'ensemble régional au profit de la Turquie, aboutissant à un encerclement d'Israël et mettant en mouvement des répercussions imprévisibles qui aggravent les tensions de l'aire moyen-orientale.

S'ajoute à cette catégorisation sommaire l'immense plèbe des acteurs défaillants, déliquescents ou en décomposition, les « res nullius » de l'Histoire, bref, la misère du monde, qui élargit les zones de non-droit, de conflit endémique ou de migrations chaotiques. Ce sont des objets stratégiques qui vivent et migrent dans des zones de désespérance, l'Afrique et le Sud-Est asiatique, et au sens large, l'hémisphère Sud de la planète.

LE SYSTÈME MULTIPOLAIRE. UN « CONCERT MONDIAL DES NATIONS » OU UNE « GOUVERNANCE GLOBALE RENFORCÉE »?

La caractéristique fondamentale du système multipolaire n'est pas celle de disposer d'une « gouvernance globale renforcée » complétant le système des États-Nations par des institutions multilatérales, anciennes (Conseil de Sécurité, FMI) ou nouvelles (G8 ou G20)4, dans le but de favoriser leur intégration dans un jeu coopératif mondial, mais d'identifier les intérêts essentiels et vitaux des acteurs principaux et des surpuissances globales, dont les objectifs sont virtuellement conflictuels et consistent à éviter qu'aucun ne domine les autres de manière exclusive ou ne représente un modèle, un rêve ou une cause universelle. Le but n'est pas de cerner des équilibres régionaux durables, se suffisant à eux-mêmes sur la base de règles de droit communes, ou s'appuyant sur des fondements politiques comparables au système européen classique, mais de prévoir les failles et les ruptures à venir sous la surface fissurée de la stabilité apparente, afin qu'elle ne profitent pas aux adversaires ou aux rivaux. L'ouverture de la crise économique en 2008 met en exergue un retour aux principes de l'après-guerre, autrement dit, l'exigence d'un autre rapport de pouvoir en Europe et dans le monde. En Europe, au sein de l'Union européenne, par la recherche d'un autre équilibre de puissances entre la France et l'Allemagne et entre l'Europe et la Russie à l'ouest et d'une nouvelle relation de sécurité euro-atlantique de Vladivostok à Vancouver vis-à-vis de l'hémisphère Sud, en y incluant la Turquie, l'Iran, l'Inde, le Brésil et l'aire d'influence de la puissance chinoise émergente. Et cela, avec l'objectif de favoriser un jeu coopératif à caractère multilatéral, ayant pour objectif fondamental la stabilité et la paix, sans oublier le poids, à peine voilé, du système multipolaire sous-jacent. En effet, les enjeux internationaux au sein des réseaux croisés et multilatéraux voilent la fonction directrice de l'unipolarisme et la centralité des USA d'une part et le bipolarisme dissimulé du condominium USA-Chine d'autre part.

LES « FRÈRES ENNEMIS » DU XXI° SIÈCLE

Les enjeux marquent une opposition de mondes qui sont à la fois des pôles de puissance et des zones de civilisation. Selon Parag Khanna, politologue indo-américain de la « New America Foundation », l'ère historique que nous vivons est dominée par la rivalité entre trois grands régions politiques et culturelles, l'Amérique, la Russie et l'Europe. Suivant sa théorie, la mondialisation n'est guère synonyme « d'américanisation » du monde, car la fin des idéologies et principalement du néolibéralisme, conçu comme fondement d'un ordre mondial révolu, fait du messianisme et de l'universalisme démocratique de la puissance unilatéraliste, une superpuissance isolée. Ainsi, les trois « frères-ennemis » du XXIème siècle feront de la mondialisation le champ de bataille de leurs stratégies d'influence qui aura pour enjeu le deuxième monde (les pays émergents) et dessinera la géopolitique de la planète5.

Il n'est pas improbable que l'Occident, Europe et États-Unis confondus, ne parviendra plus à façonner l'image du monde au XXI° siècle et que l'Asie et la Chine, douées d'une culture millénaire et d'une puissance ascendante, atteignent et dépassent les conquêtes scientifiques, technologiques et sociales de la civilisation occidentale.

En termes d'image, les modèles de réussite dans lesquels puisent les puissances émergentes varient selon les pays, car ceux-ci jouent désormais selon leurs propres règles et s'éloignent de l'universalisme de la « mondialisation » à l'américaine pour se rapprocher du modèle chinois de croissance économique sans libéralisation politique.

Ainsi, la toile de la mondialisation superposera plusieurs niveaux de pouvoir :

  • les pôles de puissances classiques virtuellement conflictuels
  • un bipolarisme global dissimulé, fondé sur un condominium à caractère asymétrique
  • trois grandes zones d'influence, inspirées par trois aires de civilisation constituées par l'Europe, les États-Unis et l'Empire du Milieu.

Ces trois aires culturelles préfigurent-elles les espaces géopolitiques des « frères ennemis » du XXI° siècle?

D'un point de vue comparatif, chaque système international a sa géopolitique propre, car la géographie humaine est à la fois relative et historique. Elle n'est pas intouchable, et il n'y a plus d'orbites d'influence intangibles, pas plus qu'il y en a pour les tabous ou les grandes vérités de l'esprit. C'est pourquoi, ces trois zones interfèreront inévitablement au plan culturel et social mais également au plan économique et politique. Les puissances émergentes chercheront à combler les défaillances des « Leaders de groupe » pour tirer profit des nouveaux besoins, induits par le développement des échanges et des économies ouvertes, ainsi que par les « modèles de réussite » adoptés. Dans cette perspective, la Chine et l'Europe perceront en Amérique Latine, en Australie, en Océanie et dans l'Océan Indien, et les États-Unis partout où ils ne seront « persona non grata ». Par ailleurs, les « pays émergents » n'auront aucune allégeance permanente. Ils se détermineront selon leurs propres intérêts et stratégies, occasionnelles ou conjoncturelles. Ainsi, ils influeront, par leurs options et variables de conduite sur les enjeux de puissance et les réseaux de l'influence des trois leaders du monde.

Dans ce contexte, la toile de la mondialisation abritera les stratégies d'araignée du pouvoir de demain, stratégies universelles par les Nations-Unies, stratégies économiques par les institutions de Bretton Woods, stratégies sécuritaires et militaires par le système des alliances régionales (OTAN).

La singularité géopolitique des États-Unis, la Grande Ile du monde, est qu'elle sera forcée de se normaliser dans l'immense étendue de l'Eurasie, qui demeurera le centre de gravité de l'Histoire. Ainsi, chaque « Chef de file » assurera la promotion de son modèle sociétale, qui sera d'intégration supra-nationale et sans frontières pour l'Union Européenne, de « consensus » partagé pour le respect de la souveraineté, de l'intégrité territoriale et de la puissance « mesurée » pour la Chine et de superpuissance militaire et interventionniste néolibérale pour la République Impériale, qui deviendra orpheline du rêve américain et peinera à reconquérir l'avenir, pour elle-même et pour le reste du monde.

VITALITÉ DE L'OCCIDENT. SOFT-POWER ET DÉCLIN DE LA PUISSANCE AMÉRICAINE

L'Occident n'est pas fini et il sera loin de l'être, contrairement aux thèses pessimistes et simplicistes sur le déclin de l'Occident. L'Occident, USA, UE, Russie et hémisphère Nord de la Planète, Amérique Latine et Océanie et institutionnellement Japon et Inde, dominent sans partage dans le monde dans tous les domaines de la l'activité humaine et de la vie politique et sociétale, bref, de la connaissance et de la culture, des arts et des sciences, des modes de vie et des modèles culturels. Cette prédominance extraordinaire et profonde, évidente et ancienne, ne disparaitra qu'avec une catastrophe mondiale ou une guerre universelle. Dans une dimension plus rapprochée à nos propos, celle de la relativité de l'expérience humaine, on constatera que la force et la faiblesse déterminent toujours le statut d'une Nation sur la scène internationale. Il en est ainsi à chaque période historique. Or, une réflexion sur la position actuelle et future des Etats-Unis dans le monde nous pousse au constat que l'Amérique est en train de perdre son statut d'hyper-puissance pour redevenir un des principaux membres du Club très fermé des grandes puissances du XXI° siècle. C'est la thèse soutenue par l'historien Paul Kennedy6 de l'Université de Yale à partir d'une comparaison historique avec le déclin de l'Empire britannique dès la deuxième moitié du XIX siècle. Lorsqu'un pays a été aux faites de la puissance dans toute une série de domaine d'autres acteurs émergents commencent à combler leur retard de telle sorte qu'une redistribution de la puissance internationale fait décroitre l'importance relative du leader et engendre plus loin la transition de la puissance déclinante à la nouvelle puissance montante qui aspire à l'hégémonie.

En décomposant les facteurs de puissance des Etats-Unis, Paul Kennedy fait référence à la théorie du « sotf power » élaborée il y a une vingtaine d'année par Joseph Nye de l'Université de Harvard. Le « soft power » se résume à la capacité de convaincre les différents acteurs du système à faire ce que détenteur de ce pouvoir voudrait qu'il fasse. A la différence des autres formes de pouvoir, économique ou militaire, ce pouvoir est chancelant et conjoncturel.

Il est lié à l'image internationale du leader et, dans le cas des Etats-Unis, à la détérioration de leur perception par les autres acteurs, ainsi qu'à la hostilité croissante pour les entreprises militaires menées par le monde.

Le deuxième pilier du pouvoir de l'Amérique, le pouvoir économique et financier, s'est fortement dégradé en raison des déficits commerciaux et des déficits publics, mais aussi de la titrisation des crédits pourris qui ont été à l'origine de la crise mondiale actuelle. Reste le pouvoir militaire, exorbitant, qui demeure le plus solide, en ses capacités de projection de puissance, et dont l'efficacité opérationnelle est destinée à décroitre en relation aux conflits asymétriques. Ceux-ci s'accroissent en revanche avec la montée des forces irrégulières et la multiplication des situations de crise.

Cependant, l'élément le plus inquiétant, suivant le schéma historique du déclin des grandes puissances, est l'empiétement des puissances retardataires ou perturbatrices, à l'intérieur des espaces de sécurité du leader international, doublé du risque d'une diminution du rôle des alliances militaires et d'une redéfinition générale des stratégies du long terme, pouvant éloigner les Etats-Unis de l'Europe et de l'Asie du Sud-Est. Ce risque, réduisant les ambitions et les engagements des Etats-Unis dans le monde, les conduirait à l'isolement international et à une normalité, qui leur feraient perdre le rôle, encore actuel, de pivot du monde.

ETATS ET MONDIALISATION

Au fond, sur la scène internationale, les grands décideurs demeurent toujours les États et leurs régimes, puisqu'ils arbitrent les défis globaux, les atteintes à l'ordre mondial ou à l'écosystème et les menaces de prolifération balistique et nucléaire, face auxquels les instances de régulation et les organisations régionales de sécurité ne sont que des lieux de débat et de compromis limités. En effet, tout système historique est hiérarchique, hégémonique et inégalitaire et exprime des intérêts vitaux, singuliers et irréductibles. Le risque politique et la menace elle-même ne sont pas transposables en une balance équitable, car ils ne sont pas perçus de la même manière par les acteurs concernés et ils affectent différemment la politique et la société. D'où la différente réaction vis-à-vis des menaces du terrorisme et de la stabilité internationale.

C'est par les États que s'expriment les exigences essentielles des sociétés contemporaines et modernes : l'autonomie, l'indépendance, la stabilité, les impératifs géopolitiques et stratégiques, etc. L'État-Nation, soit-il un État-civilisation ou un État-continent, constitue un type d'organisation identitaire qui, à l'heure de la mondialisation, n'est guère dépassé. Par l'État-force, l'État-puissance, l'État-culture et l'État-frontière passe le fil invisible qui oppose le négociable et l'innégociable, la coopération et l'affrontement, le politique et le sécuritaire; bref, le rêve ou la peur du siècle, ou encore la filiation civilisationnelle et l'hétérodoxie. La qualité de la diplomatie d'État, de sa classe dirigeante et de sa bureaucratie civile et militaire, permet à cet acteur primordial de la vie internationale d'avoir un rôle d'interlocuteur et/ou d'arbitre au sein des différents réseaux. A ce titre, l'État américain demeure stratégiquement présent et actif au cœur des équilibres exprimés par les sous-systèmes régionaux et reste au centre d'un réseau d'équilibres relié à Washington par un linkage très dense de relations bilatérales. Les capacités diplomatiques et militaires se font toujours valoir au sein de constellations variables et c'est par la logique des réseaux croisés qu'opèrent aujourd'hui les jeux d'influence.

En revanche, c'est par l'approche unilatéraliste des États et par leurs stratégies explicites que se définissent les lignes tranchées de l'innégociable. La forme juridique de l'hégémonie d'une culture dominante s'exprime aujourd'hui, au sein de la communauté internationale, par le contrôle des institutions universelles qui établissent les frontières du légitime et de l'illégitime, tandis que le pouvoir de subversion, de soulèvement et de révolte, fait appel à l'instrument de communication mobilisateur et « hors-limite » qu'est le cyberespace, afin d'introduire une inversion de l'asymétrie entre le global et le local7. La blogosphère constitue un foyer de délégitimation perceptuel occupé par des contre-pouvoirs qui activent l'acteur « souverain » dormant, le peuple, acteur perturbateur par définition et source de déstabilisation des modèles de régimes en place, traditionnels et modernes, autocratiques et mondialisés.

INSTABILITÉ, CRISE ET RÉALIGNEMENTS STRATÉGIQUES. DE L'EMPIRE ROMAIN D'OCCIDENT À L'EMPIRE ROMAIN D'ORIENT OU DE CLAUSEWITZ À SUN TZU

Avec les soulèvements du monde arabe, la stabilité politique de trois théâtres est en crise et les institutions politiques créés pour les réguler demeurent impuissantes. Est tout d'abord secouée la Méditerranée et son « État pivot », l'Égypte, puis le Golfe jusqu'à l'Océan Indien, et par proximité le Croissant fertile et le Proche-Orient.

Dans les revendications récentes en Tunisie, Égypte, Libye, Algérie, Yémen, on perçoit clairement que la notion de « peuple » longtemps négligée s'oppose à celle de régime politique. La première est façonnée par l'illusion transformationnelle consistant à faire de la « rue » arabe le protagoniste de son propre devenir, cependant que les régimes s'opposent à la révolte de la société, s'accrochant à une conservation du pouvoir aveugle et sanglante. La stabilité poursuivie par les régimes en place, rentiers et post-patrimoniaux, est-elle une précondition du développement ou la résultante d'une stratégie conservatrice aux fondements immobilistes? Sur quels consensus réinventer la démocratie, le progrès économique et le pouvoir d'État dans les pays du Sud de la Méditerranée, du Golfe, et du Moyen-Orient, au-delà de la continuité policière des régimes, au-delà de l'asabiyya (doctrine du pouvoir local) et du moukhabarat (police secrète)? D'un point de vue général, faut-il rappeler que tout système international s'organise autour d'équilibres de confrontation et que la stabilité résulte des alignements ou des alliances prévues à cette fin. L'équilibre des forces recherché dans l'hypothèse d'un conflit est toujours affecté par les déstabilisations politiques et par les vides géopolitiques. Les crises de transition entre régimes politiques exhibent ainsi, en toute clarté, une phénoménologie bien connue du concept général de crise, qui se manifeste par une crise de légitimité, une crise d'équilibre et une crise de décision. Toute crise est en son essence, une crise de la sphère publique et donc des situations acquises et des accords possibles. En effet, l'enjeu n'est pas seulement un État, mais une certaine conception de la légitimité, une configuration particulière des forces et une structure chancelante du système.

En toute situation, l'établissement d'un certain équilibre de pouvoir doit être conforté par un système de valeurs compatibles, homogènes et communes. Aussi du point de vue international, ce qui a été vrai pendant la bipolarité où les alliances étaient antagonistes et le système de valeurs était encore occidental, n'est plus évident dans un système multipolaire, où divergent à la fois les conceptions de la puissance et le système des valeurs . Ainsi, au-delà de la politique de confrontation et de dissuasion, le grand débat Est-Ouest, né à l'époque des Lumières entre les deux principes de la liberté et de l'égalité a continué à se développer dans le monde bipolaire et a constitué l'aiguillon de la stabilité interne et internationale jusqu'aux année 90, marquées par la désoviétisation de la peur, le vent de la liberté et la fragmentation du système.

MULTIPOLARITÉ ET OPPOSITION DE MONDES. A LA RECHERCHE D'UN NOUVEAU CENTRE DE GRAVITÉ

La multipolarité n'est plus l'opposition entre deux conceptions de la démocratie occidentale, libérale ou socialiste, mais la relativisation historique de cette opposition et la remise en question des contenus éthico-politiques de la démocratie et des droits humains.

La multipolarité est bien plus et bien autre qu'un débat entre les formules politiques et les régimes au pouvoir, ou entre les formes historiques de la liberté ou de l'égalité. C'est une confrontation, pour l'heure non-violente, entre formes d'États aux légitimités discordantes et entre sociétés et civilisations hétérogènes.

Ainsi, l'hésitation stratégique de la conjoncture actuelle porte tout autant sur les modèles de réussite que sur les relations de puissance, car la stratégie, comme principe d'action, se structure toujours autour d'une idée de société et d'une ambition de pouvoir. Cette transition d'un système à l'autre a été déjà vécue au plan historique et a comporté le déplacement, au début de l'ère moderne, d'un centre de gravité géopolitique à un autre, de l'Empire romain d'Occident à l'Empire romain d'Orient, ou de l'unipolarisme de Rome à la fragmentation de Byzance. En termes stratégiques, une transition de César à Théodore et en ce qui concerne l'affrontement et l'ennemi, de Clausewitz à Sun Tzu.

1 GÉRÉ, F. Grandes stratégies: un moment d'hésitation 2011-2012 dans Revue Défense Nationale, n° 736, Janvier 2°11, pp. 67-74

2Sur les acteurs atypiques voir SEMINATORE, I. Essais sur l'Europe et le système international, Ed. L'Harmattan, Paris, mars 2011, chapitre XI.5 : cfr. note.

3 Ibid., chapitre XV.4.

4 Voir à ce sujet le débat entre SOUTOU, G.-H., De l'équilibre européen à l'équilibre mondial ? et BUJON DE L'ESTANG, F., Ambassadeur de France, Interdépendance et concert des nations, dans Mondes : Les Cahiers du Quai d'Orsay, n°5, Automne 2010, pp. 5-23.

5 KHANNA, P., La nouvelle géographie du monde, dans Courrier International, hors-série, février-mars-avril 2011, pp. 13-15.

6 KENNEDY, Paul, Nous revenons à notre vraie place, dans Courrier International, hors-série, février-mars-avril 2011, pp. 39-40

7 SEMINATORE, I, L'Europe entre Utopie et Realpolitik, Éd. L'Harmattan, Paris, 2009, ch. X.12.

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