PAIX ET GUERRE DANS LA GRANDE POLITIQUE
LA SOCIÉTÉ PLANÉTAIRE, LE DESTIN DE L'OCCIDENT ET LA FIN DE LA CIVILISATION EUROPÉENNE
Irnerio Seminatore
Recension Erudite
Compte-rendu de lecture
(Contribution épistémologique au concept "d'Hégémonie internationale")
Ioana Baranovich
(Chercheuse)
Ce livre a une ambition avouée, la compréhension de la conjoncture internationale actuelle à travers une double conditionnalité, une évidente et factuelle, qui concerne l'environnement mondial de sécurité et l'autre de nature historique, pour caractériser le paradigme structurant des relations inter-étatiques. Ce paradigme est défini par le concept d'hégémonie, qui englobe à la fois l'acteur prééminent du système, le cadre civilisationnel de la période et l'emprise d'une unité politique sur la société des Etats. Nous nous référons en particulier au "Grand Jeu" entre pôles de puissances établies, pour éclairer le changement des équilibres globaux dans la transition d'un système international à un autre. Le premier objectif est dès lors de s'interroger sur le rôle de l'Amérique, de la Russie et de la Chine, vis à vis de l'Europe de l'Ouest, mettant en évidence la "politique de pivot", adoptée par l'Amérique et par la Russie vers l'Asie-Pacifique, dans une signification opposée, mais provoquée par l'émergence surprenante de l'Empire du Milieu. L’ascension de la Chine millénaire, qui a justifié le rappel par Xi Jinping du recours dangereux au "Piège de Thucydide", a pour corollaire le deuil définitif de l'ère atlantiste, qui s'était établie depuis 1945.
Sur la même longueur d’onde l'auteur du livre, qui met en exergue :
- l'alliance anti-hégémonique du cœur géographique de l'histoire, le Heartland, par la Russie, l'Iran et la Chine et, en position d'arbitrage, la Turquie
- la chaîne politico-diplomatique du "containment" du Heartland par le "Rimland" mondial, constituée par la Grande Île de l'Amérique, le Japon, l'Australie, les pays du Golfe et l'Europe, ou, pour simplifier, l'alliance des puissances de la terre contre les puissances de la mer., en d'autres termes, l’opposition des autocraties contre les démocraties. Or, dans la lecture des changements en cours et dans la morphologie du pouvoir de la période postmoderne actuelle, la guerre en Europe apparaît comme le premier moment d'un remodelage géopolitique de l'ensemble planétaire et une rupture des relations globales entre deux sous-systèmes, euro-atlantique et euro-asiatique.
Au sein de ce retournement l'Europe y perd son rôle d'équilibre entre l'Amérique et la Russie et le grand vide de puissance qui s'instaure dans la partie occidentale du continent s’aggrave, par l'absence de perspective stratégique, par le particularisme des options diplomatiques des Etats-Membres de l'Union européenne, par la carence de leadership et par le flottement des relations franco-allemandes. Or, dans une ère de grandes incertitudes géopolitiques, le Hard Power et le facteur démographique redeviendront décisifs et la rémanence de la domination "informelle" de l'Occident sera concurrencée par les revendications d'autres modèles culturels de société.
Parmi les grandes incertitudes, le conflit ukrainien se profile ainsi, en sa signification profonde, comme un test de la dislocation de l'ordre européen, de l'antagonisme sino-américain en Asie-Pacifique et des grands équilibres entre l'hémisphère sud et l'hémisphère nord. Au niveau du système et des grandes interrogations historiques, la remise en mouvement de la tectonique des plaques géopolitiques accouche d'un monde bouleversant, qui comporte un révisionnisme philosophique et intellectuel, la revanche de l'histoire, le choc des empires et le retour de la realpolitik et de la guerre.
Paix et guerre
La guerre, dont il est question dans le titre, est conçue comme instrument politique de gouvernance du système et de ses instabilités permanentes et donc, au final, des tentatives de stabilisation par l'hégémonie ou par l'impossible équilibre des forces.
En ce qui concerne toujours la guerre, celle-ci révèle, au niveau plus général, sa nature profonde, celle d'appartenir à l'existence sociale et donc, aux conflits de grands intérêts réglés par le sang et au niveau de sa phénoménologie, la forme mutante d'une trinité, composée par la pulsion naturelle aveugle, la libre activité de l'âme et l'entendement politique pur. Il s’agit là d’un prolongement des rapports politiques interétatiques et donc de la remise en cause par la force du type de paix et du type de stabilité que nous ambitionnons bâtir. Ainsi une grande paix ou une paix de satisfaction sont successives à une grande guerre et à une paix de capitulation. Par contre une paix d'équilibre suggère l'idée d'une guerre limitée.
Clausewitz, témoin des guerres de coalition du dix-huitième siècle et théoricien d'une certaine idée de l'équilibre européen, avait tracé la distinction entre guerre à but limitée et guerre à but illimité, qui s'applique parfaitement au conflit ukrainien. En effet la divergence entre européens et russes sur ce conflit repose sur la divergence entre les deux conceptions de la confrontation militaire, qui est à but limité pour la Russie et à but illimité pour Zelensky et pour les européens, poursuivant une guerre longue, d'épuisement ou d'usure. A ce propos on signalera que Zelensky et avec lui les européens, adoptent le concept de victoire militaire, qui n'est qu'un moyen de la tactique militaire et pas une finalité de la guerre selon son but, mais une stratégie de la volonté plus que des forces. Au niveau du système, l'auteur du texte souligne que les préoccupations d'hégémon se situent désormais en Asie, en Iran, dans le Golfe et dans l'Indopacifique. Par ailleurs, le but de guerre ne peut reposer sur l'antinomie de la force et du droit, puisque, comme le rappelait Hobbes "Auctoritas non veritas facit legem !" et la souveraineté de l’Etat s'oppose au normativisme abstrait de la loi internationale. Ainsi la guerre, en sa montée aux extrêmes de la violence paroxystique, peut conduire à l'anéantissement d'une civilisation. Or, la fin de l'Occident est apparue, d'après Spengler au moment où les philosophies optimistes de Compte, Spencer et Marx, dessinaient la conjonction en une seule menace, de l'ennemi extérieur (la menace russe) et de l'ennemi intérieur (le bolchevisme), car cette menace portait une atteinte mortelle aux deux seuls peuples, doués d'une supériorité ethnique et d'une grande force métaphysique, la Russie et l’Allemagne. L'analyse historique du livre rappelle qu’à la fin du premier conflit mondial, en 1918 le déclin de la civilisation occidentale semblait se soumettre à l'idéologie du progrès, issue des Lumières. Aujourd'hui elle semble se plier à l'islamisme, comme dernier avatar de la menace et de l'utopie. Par ailleurs, en sa gouvernance, elle pourrait aggraver la fissuration géopolitique de l'ordre mondiale et celà, en particulier, dans le pays de Riourik et comme il est rappelé, par des esprits éclairés (Kissinger, avant sa mort, en novembre 2023) en une implosion de la Russie, dans sa composition multi-ethnique et en sa multiplicité religieuse, susceptibles de se transformer en une explosion dangereuse même pour la Chine.
Deux âges de l’historicité
Cet ouvrage soutient l'idée que le retour de la guerre en Europe représente une rupture d'époque entre deux âges de l'historicité, autrement dit une mutation :
- de la distribution et hiérarchie de la puissance (de la bipolarité à la multipolarité, différenciation et désoccidentalisation du monde, apparition de deux Occidents)
- de l’épuisement de la stabilité et d’une nouvelle guerre froide (rupture du tabou nucléaire et différent rapport guerre conventionnelle/guerre nucléaire, abaissement du seuil, intimidation / dissuasion)
- des conceptions de l’hostilité et des révisions doctrinales de la guerre et des conflits (champs du hard et du soft, domination //influence)
- des formes politiques de la gouvernance, de la stabilité et des régimes politiques (démocratie//oligarchie, légitimité)
- des philosophies et des grandes conceptions du monde (modernité - post-modernité)
Dans notre cas, la rupture qui précède la désagrégation de l’univers contemporain est celle du système de relations internationales héritées de la Renaissance. Il est également instructif de replacer la dimension du conflit ukrainien dans la perspective historique et de le situer au carrefour de deux univers civilisationnels, semblables à ceux de la guerre du Péloponnèse entre le monde antique et les mondes des empires naissants, macédoniens, perses et romains. Carrefour de conflits, qui n'épargneront aucun des belligérants et, à l’issue desquels pourrait s’élaborer un autre principe constitutif du gouvernement des peuples et des nations et passer du régime de la démocratie à d’autres types de stabilité, d’hégémonie et d'empire. Cependant l'adoption du concept-clé d'Hégémonie qui subsume les trois dimensions, d'imperium, de civilisation et d'époque, assurant l'identité , le leadership et le cadre d'une grande entreprise métaphysique et historique, ne peut effacer le risque de mort proclamée de la civilisation européenne, qui coexiste avec la persistance de la République impériale des Etats-Unis, en attendant le grand défi du siècle, le duel fatal de l’Amérique et de la Chine, en rivalité pour la nouvelle prééminence planétaire. Duel semblable à celui, dans lequel un désir primitif et un antagonisme hégémonique poussèrent, au Vème siècle avant Jésus Christ, à l’affrontement une démocratie impériale (celle d'Athènes) contre une oligarchie (celle de Sparte), qui semblait mieux préserver la liberté des cités grecques.
Dans cet ouvrage l'auteur prétend décrire également les dangers et les peurs de la post-modernité, autrement dit la conversion de l'optimisme en scepticisme et la découverte , après la chute de la bipolarité, que les grandes causes universelles, qui avaient mobilisées les masses, dans les entre deux guerres, sous la férule des démagogues et des tyrans, ouvraient une autre perspective historique, celle de l'égalité des individus et des peuples et, davantage trompeuse, celle de la démocratie, représentative ou populaire, expliquant l'histoire humaine par un nouveau principe et une nouvelle loi, celle du combat pour des droits, un combat dans lequel le parlement n'assure pas la participation du peuple aux affaires publiques et à l'indépendance du pays. Or, en l'Europe de l’Ouest derrière le régime républicain, associé à la société civile qui a pour tâche l'adhésion du peuple au pouvoir politique, par la transformation des sujets en citoyens, se cache non pas la passion de la liberté pour laquelle s'étaient battus ensemble l'Europe et les Etats -Unis, lors de la deuxième G.M., mais la pétrification administrative de l'Union Européenne, un Goulag sans Sibérie et sans Soljenitsyne. Ont été les intellectuels de la déconstruction qui ont ouvert les rideaux de la post-modernité à la vengeance iconoclaste de la culture woke et à ses fureurs.
Le livre : "Paix et guerre dans la grande politique", dont on dresse ici la recension, renvoie à trois totalités : celle de la société planétaire, enrichie de deux niveaux d'analyse par rapport à ceux de Raymond Aron, pour différencier les stratégies d'action et de réforme
- celle de la politique étrangère, ou de l'unité de la diplomatie et de l'action militaire,
- celle de la dualité de politique interne et de politique extérieure (sous la primauté de l'action extérieure), car il s'agit là du primat de la "Grande Politique" et de l'indépendance des nations
- celle de la totalité de "guerre et politique", dominée par la souveraineté des Etats-belligérants
Pour ce qui est du binôme de guerre et politique et plus pertinemment de la guerre, comme duel à grande échelle entre les Etats-Unis et la Chine, ce duel, nécessairement fatal, comportera une durée et une étendue de combats partiels, conduits par Hégémon et par la puissance montante. L'action des coalitions et des forces engagées sera soumise à la hiérarchie des fins et à la hiérarchie de commandement des deux totalités en lutte, dont la recherche du "sens" est au cœur de l'analyse de l'auteur et de sa réflexion globale sur l'épistémè d'hégémon.
C'est pourquoi, le principe premier de la politique du globalisme à l'âge planétaire n'est rien d'autre que la médiocrité gestionnaire des intérêts négociables des Etats, tandis que la politique hégémonique, comme politique du primat, de guerre permanente et d'ordre, n'a, comme fil conducteur que celui de la liberté des peuples et des nations et donc de la monarchie universelle, une politique de la force, du pouvoir global et du système planétaire.
En effet, si la politique interne a pour but la soumission des citoyens à l'empire de la loi, que l'immigration remet en cause partout, la politique internationale, dont l'auteur propose une théorie, a pour finalité la survie des Etats, qui ne sont pas encore sortis de "l'état de nature" et dont la création ou la disparition, deviennent l’objet d'une conceptualisation spécifique. Celle-ci implique, comme le fait l'auteur de cet ouvrage, l'intervention de la théorie, de la sociologie et de l'histoire. Dans ce jeu, la théorie élabore des modèles de systèmes et dresse une esquisse rationnelle de la scène mondiale, la sociologie met en lumière les circonstances et les occasions des conflits et en identifie les enjeux, montrant comment varient les déterminismes de l'espace, du nombre et des ressources et l'histoire dresse le récit des aventures des sujets, peuples, nations ou civilisations, en lutte pour la survie ou pour le primat de leur culture, identités et pouvoir.
Ce livre est ainsi une évocation de l’importance de la métaphysique et de la foi, dans lesquelles baignent les incomplétudes et l’espoir du salut des humains et propose, par ces réflexions, une voix de l'Europe, profonde, radicale et forte.
Un livre à lire, à débattre et à méditer !
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