Table des matières
L'Hégémonie et son "ideal type"
Wilhelm Dilthey et l'historicisme allemand
La philosophie de la vie comme philosophie anti-métaphysique
Paradoxes et dilemmes récurrents
Hégémonie, politique planétaire et Empire
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L'Hégémonie et son "ideal type"
Au regard d'un voyageur des siècles, les dimensions d'une hégémonie frappent l'esprit de l'observateur, par la force puissante du changement, le choc de ses créations originales, la fascination d'un passé immémorial et l'engouement d'un futur de conquêtes La multiplicité des savoirs, dont témoignent les villes, les monuments et les gloires anciennes s'additionnent à l'admiration de palais princiers, à la ferveur d'ateliers ordonnés, à la rigueur de bureaux studieux et au travail collectif de ses arsenaux , car un pays hégémonique est un chantier impressionnant de techniques, une ruche débordante en ressources, en projets et en espérance.
Il s'agit ici d'un "idéal type" d'hégémonie, proche cependant de la réalité.
Or l'essence d'une hégémonie repose sur sa philosophie, l'âme d'une hégémonie, dont la géopolitique en fait la cosmopole d'un espace stratégique indépendant et souverain. La forme immatérielle d'une hégémonie demeure cependant son idéologie, qui est son double, popularisé, démultiplié et sournois, où les personnes rassemblent à leurs idées, de convertis récents ou de militants éprouvés.
Nous retrouvons ces divers éléments dans les témoignages du grandiose et du spirituel, en Egypte, dans la Grèce ancienne, dans l'empire de Rome, dans le Saint Romain Empire Germanique, puis en Espagne, en France, en Grande Bretagne, en Allemagne, dans le soviétisme et aux Etats Unis.
Des pyramides aux satellites spatiaux et à la conquête du cosmos, autant de témoignages probants, car toute hégémonie a une histoire, une conscience, une démesure et une limite.
De manière générale, là où il n'y a pas de philosophie de la vie, comme conscience de soi, il ne peut pas y avoir de grandeur ni de grande politique, et avec elle, une image du monde.
Partons de la philosophie, non seulement comme soubassement d'un pouvoir montant ou, mieux encore, de la Machtpolitik de l'Allemagne en expansion des XIX ème et XXème siècles, mais comme source d'inspiration sur le nationalisme, la souveraineté et, en même temps, comme facteur d'une "autre" régulation internationale.
Wilhelm Dilthey et l'historicisme allemand
Le maître à penser, dont le "vécu" des individus et des peuples, a fait de l'expérience et de la vie elle-même, le substrat fondamental de toute forme d'affirmation historique, est Dilthey.
Avec Wilhelm Dilthey, la philosophie de l'histoire s’écarte aussi bien de la catégorisation abstraite de l'idéalisme hégélien que de l'abstraction rationaliste de Kant, pour revenir vers les faits concrets et immédiats du monde historique, à la conscience de l'historicité que les événements suscitent chez les acteurs du devenir
Ce "vécu" n'est pas constitué d'actes cognitifs isolés et, de ce fait aléatoires, transitoires et fragmentaires, mais des éléments d'une vie sociale intense et hard, individuelle et collective, qui renvoient à la totalité et à l'agir sur la totalité, ou sur le système des forces, selon le langage des systèmes
Le caractère dynamique de cette totalité s'exprime par l'épanouissement global de toutes les potentialités d'un ensemble sociétal, spécifique et singulier. Ces éléments, en leur forme symbolique, juridique, institutionnelle ou culturelle engendrent identité, appartenance et cohésion et, en leur manifestations publiques, solennité, rites et croyances.
Le ritualisme de la geste hégémonique, comme ensemble de récits épiques ou poétiques, qui racontent les exploits légendaires ou historiques de héros, chefs de guerre ou souverains, ou les foires et les fêtes folkloriques et populaires des bons vieux temps révolus, charpentent les autres figures de la grandeur d'une prééminence civilisationnelle et culturelle de l'histoire en devenir. Cependant une hégémonie se prévaut d'un autre fondement théorique, une asymétrie de statut politique, constitué par la supériorité de rang d'une communauté ou d'un peuple, que cette dominance a pour but de pérenniser, faire-proliférer et magnifier. Or, toute pérennisation d'une supériorité, devenue privilège engendre nécessairement jalousie, convoitise et hostilité. Apparaît alors une politique de force et d'alliances pour faire face à ces sentiments d'hostilités et la guerre offre ses exploits sanglants, comme moyen de contrainte, pour faire taire ces rivalités. La guerre a été masquée, en son pur concept, au Moyen Âge, par la théorie de la "guerre juste”, autrement dit, par une justification éthico-religieuse dans l’usage de la violence. A titre d'exemple, dans la tradition russe, à l'opposé de la tradition occidentale et du réalisme rationnel de Machiavel, jouant à la force et à la ruse, cette justification n'est pas passée par la voie du formalisme juridique, mais par la priorité accordée à la vérité sur la force. Cette idée est exprimée avec une parfaite clarté dans "Le Discours sur la Loi et la Grâce" du métropolite Hilarion de Kiev (du XIe siècle), selon lequel la "Loi" de l’Ancien Testament, comme règle extérieure, est distinguée de la "Grâce" du Nouveau Testament, comme loi intérieure de vérité et comme pratique naturelle du pouvoir. Elle a été légitimée par la conformité à la métaphysique d'une justice divine supérieure. Guerre et religion ont fait partout bon ménage tant en Occident qu'en Orient, et, dans la tradition russe, l'idée, attribuée au prince Alexandre Nevski que : "Dieu n’est pas dans la force, mais dans la vérité", a défini pendant des siècles la philosophie russe du conflit. La légitimité du combat et la victoire finale ne pouvaient appartenir qu'à la justesse métaphysique de la "ligne" politique choisie, celle de la cause défendue. Une thèse de la "troisième Rome", devenue plus tard soviétique et successivement révolutionnaire et tiers-mondiste.
La philosophie de la vie comme philosophie anti-métaphysique
Cependant une philosophie ne serait pas ce qu'elle est, en son essence, un questionnement perpétuel sur le "sens", si la tâche de la philosophie était de construire des métaphysiques, au lieu de comprendre les divers moments à travers lesquels l’homme en est venu à se réaliser dans le siècle et, en même temps, à saisir les liens qui unissent l’individu à la société de son temps. En ce sens, la philosophie de Dilthey peut aussi être définie comme une sorte de relativisme historique, bâti sur l'expérience, car elle entend historiciser tout produit de la pensée et toute épreuve vécue, montrant le lien nécessaire qui existe entre l’homme et son temps, entre la partie et le tout, au delà de toute métaphysique.
On peut dire en synthèse que la philosophie de Dilthey repose sur les aspects fondamentaux suivants :
- la valorisation de l’individu, contre toute généralisation de type idéaliste (reprenant à son compte, les “révoltes” anti-hégéliennes de Schopenhauer, Kierkegaard et Nietzsche ainsi que les principaux représentants de l'historicisme allemand E. Troeltsch, F. Meinecke et en anticipant sur M. Heidegger et K. Jaspers
- la traduction en objectivité du monde "subjectif" de l’histoire
- la réhabilitation de la dimension émotionnelle et non rationnelle de l'homme en ses multiples connexions organiques
Ces présupposés nous amènent à ce point au débat sur les études classiques, souvent présentées comme des oppositions entre tradition et progrès, conservatisme et réformisme radical, lorsque la distinction essentielle se situe au contraire dans l'ordre stratégique, entre les acteurs et les sociétés qui considèrent le savoir civilisationnel comme un atout visionnaire et décisionnel et les acteurs et les pays qui le voient comme un détour lointain, inactuel et périmé.
Aussi les décideurs de la multipolarité de notre temps, Washington, Moscou ou Pékin cherchent dans les hégémonies du passé des cadres d'action pour penser l’avenir, se tournant tantôt vers la vision du monde hellène et homérique, tantôt vers la théologie et la morale du christianisme primitif.
Ainsi la question n'est pas de savoir si les questions du passé sont pertinentes, mais s'il y a dans l'histoire des interrogations récurrentes et paradigmatiques
Paradoxes et dilemmes récurrents
Nous constatons avec étonnement que le monde classique continue à susciter des questionnements jusque dans l'Empire du milieu et par la voie même du céleste Xi Jinping, évoquant le "piège de Thucydide". En effet, il y a des questions qui résistent obstinément à l'oubli et à l’obsolescence et qui ne peuvent se décliner qu'en termes de paradoxes et de grands dilemmes d'action, internes ou internationaux. Dans nos systèmes politiques occidentaux l'ordre interne semble susciter davantage d'intérêt auprès des opinions et quelques-unes des questions-clés de leur univers mental occupent l'esprit citoyen. Nous en regroupons ici les plus incisives et les moins facilement solubles pour les régimes établis
Quelles sont, de nos jours, les formes politiques saines et corrompues décrites jadis par Aristote et comment une démocratie décline-t-elle ?
Y a-t-il affaiblissement de l'esprit de liberté et comment assurer liberté et sécurité ?
Peut-on dissocier responsabilité et autorité et faire obstacle aux dérives autoritaires des pouvoirs ?
Qu’est-ce qu'un ordre politique légitime ?
Qu'est-ce qui corrompt les élites, en les éloignant du peuple et qu’est-ce qui soude une société ou une nation ?
Le pouvoir peut-il s’exercer sans démesure ?
L'ordre interne demande-t-il de la violence ou peut-il se suffire d'un choc d'autorité ?
La scène internationale peut-elle se passer de la guerre et se contenter de la diplomatie, de la finance ou du "doux commerce" ?
Hégémonie, politique planétaire et Empire
La confusion entre hégémonie et empire a été entretenue par les "media" mainstream, à propos des "déboires supposés" de l'Administration Trump, en ce qui concerne la rencontre de Trump et de Poutine à Anchorage, les déclarations de Pete Hegseth à Munich, les relations entre l'Amérique et l'Europe au sujet de l'Alliance atlantique et de la sécurité globale, l'attaque des Etats Unis et d'Israël à l'Iran, ou encore la rencontre de Trump et Xi Jinping et la redéfinition des rapports globaux des forces dans le monde. Par ailleurs, un nouveau concept de guerre et une nouvelle relation entre conventionnel et nucléaire s'établit, pour mesurer la force ou la puissance. Cet ensemble de facteurs influe sur la conduite et la vision des européens et plus loin sur l'unité de l'Occident. Sur tous ces sujets la connaissance diplomatique et historique aura à débattre et à faire preuve de subtilité dirimante. Cependant il est indéniable de ne pouvoir renier l'isolement de l'UE et de clarifier aux yeux de toutes les répercussions de la discorde dans leur camp, en démystifiant le rôle des structures de pouvoir, des hommes et de situations controversés et aujourd'hui peu clairs.
Ainsi un rappel simplifié de la théorie permettra de mieux saisir l'essentiel et de relever, dans la gangue entretenue, les responsabilités et les défaillances respectives des différents acteurs de la scène mondiale.
Si, en effet, au niveau du système international, le paradigme essentiel est la stabilité et, en termes de devenir, le changement, l'erreur d'évaluation ou de compréhension d'une décision sur le moyen ou sur le long terme, falsifie l'appréhension d'une conjoncture. Ainsi, pour revenir au concept de stabilité, cette dernière interfère sensiblement dans la distinction entre l'Hégémonie et l'Empire, car cette distinction repose sur la gestion stratégique du système des forces. Pour mieux préciser, la notion d'Hégémonie se différencie de la notion d'Empire, car la première implique une relation dialectique entre coercition et consensus et la deuxième met en œuvre une logique de domination, de verticalité, de hiérarchie et de bureaucratisation entre une multiplicité de souverainetés militaires. La distinction entre les deux termes semble reposer davantage aujourd'hui sur l'exercice d'un contrôle libéral et informel (Hégémonie) plutôt que formel et direct (Empire). Dans ce contexte, "la paix par l'empire" apparaît comme liberticide, même si elle vient d'une démocratie impériale comme les États-Unis et se donne pour but de façonner les relations internationales au bénéfice de ses propres intérêts et sur la base d'une gestion lockienne (Hobson), ou d'une "gestion non territoriale" (S. Strange).
En réalité, l'extension de cette gestion à une économie financiarisée et interconnectée, sécrète une bureaucratie immense, qui n'a cure de résoudre les dilemmes des politiques de sécurité à l'intérieur des relations néo-impériales et post-occidentales (USA/ UE, USA/ FR, USA/ ISRAËL ...)
Ces dernières peuvent être lues comme des répliques des conduites des puissances coloniales des XIX et XX siècles. En agissant plus dangereusement des vieilles Nations, l'UE, à l'ère des hégémonies planétaires et des conceptions multipolaires du monde, a conçu et conçoit la multipolarité en termes de contrepoids et la guerre régionale (Russie/ Ukraine), distincte et disjointe du conflit global et bornée à l'échiquier européen. Quant à la stratégie maritime dans l'Indo-Pacifique (Ormuz) et en Extrême Orient (Chine/ Japon, Corées), ou dans le Pacifique Sud (Australie, Nouvelle Zélande), l'ensemble européen ignore ou feint d'ignorer les buts maritimes de l'ami (les Etats Unis) et les ambitions historiques (Taïwan) de l'ennemi systémique (la Chine). Ainsi, la notion d'Hégémonie, qui se réfère le mieux au système international d'aujourd'hui, anarchique, multipolaire et partiellement décentralisé, mais extraordinairement interconnecté, est celle de "Puissance hégémonique globale", une puissance inclusive et "hors-limites" vis à vis de laquelle l'Europe n'a conçu ni une grande stratégie ni une Grande Politique de type coopératif. Elle joue désormais contre celle-ci, en posture de puissance subordonnée, contre ses intérêts et sa survie historique, à défaut de puissance et faute de vision et de leadership.
Dernière publication
"Paix et Guerre dans la Grande Politique [1]. La Société Planétaire, le destin de l'Occident et la fin de la civilisation européenne". Edition Godefroy De Bouillon publié le 26 février 2026
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