LA "SOCIÉTÉ CIVILE" ET LA DIALECTIQUE ÉTAT - SOCIÉTÉ. LE CAS DE LA CATALUNYA ET DE L’ÉTAT ESPAGNOL

Rappel liminaire
Auteur: 
Irnerio Seminatore
Date de publication: 
29/10/2017

LA "SOCIÉTÉ CIVILE" ET LA DIALECTIQUE ÉTAT - SOCIÉTÉ. LE CAS DE LA CATALUNYA ET DE L’ÉTAT ESPAGNOL


Irnerio Seminatore

Rappel liminaire


En regardant de près les relations entre la société politique et le pouvoir d’État d'une part et la "société civile" et le pouvoir des intérêts et des grands courants intellectuels de l'autre, il saute aux jeux avec une évidence frappante, que l'histoire récente de l'Europe et celle de l'Union coïncident sur un point :

- la dévalorisation de la souveraineté et du pouvoir d’État
- et l'émergence inconditionnelle de la "société civile"et des corps intermédiaires de la société.

L'énoncé de "Société civile", apparu en France, au milieu du XVIème siècle, représente le modèle d'action combinée de la tradition antique et de la Réforme protestante.

Il a hérité une caractéristique, qui a fait fortune:

- être organisée par les citoyens selon une certaine idée de la justice  et de la démocratie
- et disposer d'un principe d'organisation, correspondant à ce que nos pourrions appeler aujourd'hui l’État de droit.

Or, deux siècles plus tard, le principe fondateur de la "société civile" deviendra avec Hegel la "société des besoins" tandis que pour Marx, la "société civile", en son pur concept, apparaîtra extérieure à la sphère juridico - politique de l’État.

Pour Marx, la régulation des conflits au sein de la société civile subit un déplacement conceptuel en direction des corporations et ses contradictions se doublent d'un antagonisme entre la "société civile" et l’État, comme condition de possibilité de la révolution en Allemagne.

Carl Schmitt et le débat de la République de Weimar


Après la défaite des Empires Centraux dans la première Guerre Mondiale, lorsque la République de Weimar se dote d'une Constitution, le débat juridique sur l'exigence d'un État fort et sur le désordre des intérêts particuliers agitant la "Société Civile", Carl Schmitt, le dernier représentant du Jus Publicum Europaeum, soutient l'idée que la constitution de Weimar, du fait de son libéralisme neutralisant et du pluralisme des objectifs qui caractérisent une démocratie de masse naissante, se montre incapable d'affronter la "Société Civile".

Puisque le libéralisme et la démocratie parlementaire d'expression bourgeoise, ne représentent rien d'autre que des discussions perpétuelles et des indécisions organisées, C.Schmitt adhère à la doctrine d'un État fort et à la théorie d'un décisionnisme, pourvu d'un Chef et personnifiant la souveraineté.

Pour la première, l’État ne peut disparaître dans l'isoloir du vote à bulletin secret, mettant en danger tout ce qui est public et sa "volonté" ne peut devenir une simple sommation d'intérêts
privés et vulgaires, imposés par la rhétorique des revendications et des revirements populaires, consubstantiels à la "Société Civile".

Pour la deuxième, l'effort de répondre aux exigences de la démocratie naissante, développe une opposition structurelle entre la légalité permanente de l’État et la légitimité volatile de la "Société Civile".

En effet, la conception égalitariste de la démocratie et la sécularisation des relations sociales de la laïcité montante, remettent en cause l'unité du peuple et de la nation, déjà fragmentée et confuse.
Cela montre, à ses yeux, le caractère destructeur du néo-libéralisme et, aujourd'hui, les antinomies culturelles et civilisationnelles du régionalisme sécessionniste et du multi-culturalisme religieux.

La primauté de l’État sur la "Société Civile" est justifiée par le rappel que l’État est le dépositaire de la souveraineté et de la "summa potestas" et qu'il est, au même temps, le gardien de la constitution et donc de la légalité.

Parallèlement le peuple n'a pas la capacité de délibérer, de diriger ou d'élaborer des normes.

La primauté de l’État sur "le mouvement" et sur le" peuple" est claire (pour C.Schmitt).

Elle se précise par l'exercice d'une activité spécifique, celle de la politique, interprétée comme la capacité de désigner l'ennemi et de définir l'essentiel.

Au delà, se manifeste une opposition violente entre "l'ami" et "l'ennemi" et s'enclenche la phénoménologie de la "guerre civile".

Ainsi la "Société Civile" demeure le topos idéal du pluralisme social , du gouvernement par la discussion et du parlementarisme verbeux

S'ajoute à ces considérations la conception de Rousseau de "l’identité des vues et des intérêts entre gouvernants et gouvernés", fondée sur l'homogénéité, fictive, de la "volonté générale" et donc sur une "dictature plébiscitaire", celle- dirions nous de nos jours - des élections et du suffrage.

Or selon Schmitt, en situation de crise, la souveraineté politique (effective ), s'oppose à la "souveraineté populaire "(fictive), conformément au principe que : "auctoritas, non véritas (les opinions), facit legem", étant entendu que l'auctoritas ou la "summa potestas" (permanente) est constituée par la souveraineté et la constitution de l’État, qui s'opposent à la fiction de la "volonté populaire", volatile, et à la revendication (manipulée) du pavé.

Lorsque l'unité est menacée, l’État décisionniste apparaît comme le seul remède contre des régimes d'apparence démocratique, incapables de garantir la sécurité et le bien - être.
La décision étatique est également une alternative au désordre et le droit constitutionnel un instrument formel de la politique des "situations extrêmes".

Ainsi "l'autonomie du politique" exprime clairement la rupture entre l'ordre local et l'ordre général et, de ce fait, le caractère transcendant de toute souveraineté, selon les enseignements  réalistes et symboliques de Thomas Hobbes.

Le duel Madrid - Barcelone

Les lieux des revendications ambiguës, les "Sociétés civiles locales" (Catalunya), comme lieux de la dissolution et de la résorption du politique dans le social et, au même temps de la montée aux extrêmes des virtualités d'une lutte, vers un rapport de forces conflictuel, rehausse toutes les potentialités d'un antagonisme, qui ne peut plus reposer sur un équilibre précaire et nécessite le recours à une rupture décisive et existentielle, politico - étatique et souveraine.

Cela définit pertinemment l'imposition de "la volonté" dans un cas décisif.

En revenant à la conception de la "Société Civile", qui s'est au même temps complexifiée et mondialisée, contribuant à l'affaiblissement de l’État et du pouvoir politique et en devenant le symbole d'une souveraineté impuissante, le facteur principal de cette évolution a été la confiscation de la légitimité et de l'auctoritas, par les corps intermédiaires de la société :

les syndicats, les réseaux sociaux,les mouvements de défiance, les auto-déterminations rebelles,les référendums populaires, les affaires humanitaires et identitaires à vocation idéologique et autres mobilisations à base associative et à prétention universelle, représentants la résistance "démocratique" à l’État qui commande et au pouvoir qui décide.

Après la réunification allemande, les reliquats du socialisme et du luthéranisme persistants, à forte connotation éthique, ont renforcé le primat du Mittel - Lage sur l'univers institutionnel de l'Union et sur la doctrine de l'économie sociale de marché.
C'est ainsi que la manipulation médiatique du monde anglo-saxon a épousé le modèle du pouvoir communautaire, à forte connotation individualiste.

Dans ce contexte, la France, pays du "doute méthodique" et de la "raison déclinante", a vu disparaître petit à petit, les mirages historiques de la "Grande Nation"et a pris conscience de l'affaiblissement du rôle de l’État et de l'agonie de son passé mercantiliste, que le panache d'un américanisme de façade et d'un rajeunissement de son personnel politique, ne suffisent pas à guérir.

La France poursuit ainsi son illusion, celle d'une gouvernance tardive de l'Union européenne, à partir du dernier mirage, celui du couple franco-allemand.

En revanche, après le Brexit et le refus atlantiste de l'Europe intégrée, le particularisme britannique garde son refus de la supra - nationalité de Bruxelles et quitte le continent, désormais conquis à l'ordo - libéralisme allemand.

En définitive, le triomphe des idéaux démocratiques, rêvés par les pères fondateurs et brisés par l'avortement des oligarchies communautaires, s'écrase devant l'évolution du système international et face à la revanche des colonisés et des damnés de la terre, qui montent par vagues successives vers le Nord du continent, avec la force du vagin des femmes et la violence du Coran.

S'accomplit sous nos yeux la troisième tentative d'unification de l'Europe, après celles de la Contre - Réforme post - tridentine des Habsbourg de la Maison d'Autriche, au début du XVIIeme siècle et la tentative, de même nature, survenue entre 1870 et 1914, suite au rôle joué par la Prusse au sein du nouveau Reich allemand, dont la capitale intellectuelle était Vienne et non Berlin.

L'effondrement de Vienne et la fébrilité de Berlin, après le Traité de Versailles,  précipiteront la révolution conservatrice européenne vers le deuxième conflit mondial, puis vers la reconstruction de l'Europe.

Ça sera désormais le tour de la troisième tentative, atlantiste, celle du Marché commun, rebaptisée plus tard l'Union européenne, à occuper les esprits et à forger les politiques, à partir de 1957.

Il est à espérer que la quatrième tentative, post - intégrationniste, celle de demain, sera gaullienne et se fondera sur la Contre - Réforme des Nations.


Bruxelles 22 octobre 2017

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