LA DOCTRINE PRIMAKOV ET LA GEOPOLITIQUE RUSSE DE LA MULTIPOLARITE
Irnerio Seminatore
Table des matières
Ententes et mésententes dans la vision américano-russe de l'Histoire
Primakov vu par Kissinger
Etats-Unis - Russie, deux conceptions de l'Histoire.
Etats-Unis - Russie, un destin commun ?
Nouveaux types de danger et rivalité limitée
Sur la logique des intérêts à l'époque soviétique
Primakov et la politique étrangère active
Idéalisation impossible ou modèle praticable ?
Lectures de la multipolarité vue de Moscou
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Ententes et mésententes dans la vision américano-russe de l'Histoire
L'une des meilleures introductions à la "doctrine Primakov" se trouve dans les questions philosophiques que Henry Kissinger adressa à l'alors Ministre des affaires étrangers dans le gouvernement Chernomyrdin, Yevgeny Primakov, et, en particulier dans ses réponses, publiées en 1998 dans le journal du Ministère des Affaires étrangères russe "La vie internationale" (“Международная жизнь”). Dans les débats informels qui avaient réuni alternativement à Washington et Moscou, après la disparition de l'Union Soviétique, deux délégations de personnalités des deux pays ayant exercé des hautes responsabilités, le but essentiel fut la recherche d'une compréhension réciproque et l'instauration d'un dialogue, dédié à l’amélioration des relations bilatérales et à une concertation sur l’équilibre du monde à venir. En Amérique, ce groupe fut présenté comme un Track II, c’est-à-dire bipartisan et encouragé par la Maison-Blanche à réfléchir, mais non pas à négocier en son nom.
Le président Poutine reçut ce groupe à Moscou en 2007 et le président Medvedev en 2009. En 2008, le président George W. Bush rassembla la plupart de son équipe de sécurité nationale pour un dialogue avec les invités mentionnés. C'est l'importance de ces rencontres.
L'effort de dialogue, dans un monde multipolaire en gestation, devait être vu comme un élément essentiel de tout équilibre global, où la Russie ne soit plus perçue comme une menace pour les États-Unis.
II s'agissait d’aplanir les aspérités qui contrariaient les relations américano-russes et de réfléchir aux possibilités d’approches coopératives." En revanche ce dialogue a été interrompu et la logique de l'affrontement a pris le pas sur la volonté de coopération. Cependant, malgré les changements intervenus depuis les années 1990, les questions posées à l'époque demeurent encore valables. "Quelles ont été les tendances qui remirent en cause l’ordre d’hier et qui dessinent celui d’aujourd’hui ? Quels sont les défis posés aux intérêts de la Russie et de l’Amérique ? Quel rôle chaque pays veut-il jouer dans la construction de cet ordre et quelle importance peut-il raisonnablement espérer y avoir ?"
"Aujourd’hui, après la Guerre Froide, la Russie, de même que d'autres pays, disait-on à l'époque, ont le droit de garantir leur sécurité, leur stabilité et l’intégrité de leur territoire ? Quel pays peut être empêché de faire des progrès économiques et sociaux, de lutter contre les influences extérieures qui peuvent chercher à diviser leur société et celles de la “Communauté des Etats Indépendants (anciens membres de l'URSS) ? "
En Russie, le « monde multipolaire » demeure un concept essentiel de la « doctrine Primakov » et celle -ci a été poursuivie par Lavrov et adoptée par Poutin. Les affinités idéologiques actuelles (2026), entre Washington et Moscou, la nostalgie du Kremlin pour le duopole américano-soviétique et l’attirance éprouvée de longue date par Donald Trump envers la Russie, ne garantissent en rien une coopération sans à-coups entre les deux capitales. L’Ukraine demeure à ce jour un obstacle à ce rapprochement et l'attitude des principaux pays européens vis à vis de la Russie peut se définir comme hostile, soit dans le court terme, que dans une perspective plus lointaine.
Les analyses et les difficultés évoquées semblent caractériser les nœuds non résolus de la politique internationale actuelle et méritent d'être reprises presque intégralement, avant de passer à leurs interprétations officielles de la part des dirigeants en charge, en l'espèce russes (voir Poutine, en conclusion du XXIIe Forum Valdaï du 2 octobre 2025 à Sotchi, ou au Forum Economique International de Saint Pétersbourg des 3/6 juin 2026, où le Président russe a reproché les élites européennes d’utiliser l’Ukraine comme « une carte » dans un jeu géopolitique qui la dépasse, afin d’élargir leur zone d’influence et de militariser le continent").
Dans l'ordre de l'exposé de Kissinger, faisant partie du dialogue euro-russe des années 1990, nous retrouvons la référence à des réalités partagées lors des rencontres avec les Russes et, en même temps, des jugements de valeurs sur les hommes ou les situations.
Primakov vu par Kissinger
Kissinger dit dans son récit :
"Le monde était traversé de crises, auxquelles la différence des cultures et l’antagonisme des idéologies apportaient une certaine grandeur. Dans ce travail, Evgueni Primakov était un partenaire indispensable. Son esprit affûté et analytique, rehaussé d’une compréhension globale des tendances de notre temps, acquise au cours d’années passées à proximité du pouvoir, puis au centre de celui-ci, et aussi sa grande dévotion pour son pays, permirent d’affiner notre pensée commune et de contribuer à la quête d’une vision partagée. Nous n’étions pas toujours d’accord, mais nous avons toujours eu du respect l’un pour l'autre". C'était la seule manière de progresser ! Peut-on retrouver le même ton et la même appréciation aujourd'hui de la part des européens de l'Ouest vis à vis du Kremlin ? Face au "monde multipolaire", élément essentiel de la "doctrine Primakov", se profilait un aspect souple et dynamique, que la version poutinienne a rendu rigide et fondée sur des rapports de force militaires, le retour à des sphères d’influence et la critique des Européens. La soumission de ces derniers au "monologue" globaliste et unilatéraliste des médias occidentaux, dont les points clés sont abondamment connus, interdit toute coopération réciproque. En effet les Européens seraient animés par la volonté de rechercher une issue à leurs difficultés, en faisant de la Russie la "figure de l’ennemi".
Etats-Unis - Russie, deux conceptions de l'Histoire
"Le problème le plus important fut - d'après Kissinger - le fossé abyssal qui séparait deux conceptions de l’histoire. Pour les États-Unis, la fin de la Guerre Froide renforçait leur profonde croyance en l’inévitabilité de la révolution démocratique. Elle préfigurait l’extension d’un système international, principalement gouverné par les règles de droit. Mais l’expérience historique russe a été différente et plus complexe. Pour un pays dont le territoire a connu des invasions militaires, depuis des siècles, venant d’Est ou d’Ouest, la sécurité doit s’appuyer, certes sur des bases légales, mais surtout sur la géopolitique. Dès lors que la frontière, rempart sécuritaire, a été déplacée depuis l’Elbe de 1000 km en direction de Moscou, la perception russe de l’ordre du monde ne saurait faire l’économie d’une dimension stratégique. Le défi de notre temps consiste à saisir ces deux visions – la légaliste et la géopolitique - en un concept cohérent".
Ce défi - poursuit Kissinger - renvoyait la réflexion à un problème essentiellement philosophique. "Comment les États-Unis peuvent-ils s’entendre avec la Russie, qui ne partage pas du tout ses valeurs, mais qui est un élément incontournable de l’ordre international". Comment la Russie peut-elle garantir sa sécurité sans alarmer ses voisins et se faire des ennemis ? La Russie peut-elle obtenir une place dans les affaires du monde sans que cela dérange les États-Unis ? Nombreux étaient ceux qui pensaient que l'Amérique réussirait à faire passer ces choix, en formant des alliances stratégiques avec les anciens ennemis de la guerre froide, qui accepteraient de jouer d’avoir un second rôle. Les secrétaires d’État et anciens adjoints au Président américain souhaitaient que, dans la relation Moscou/Washington, Washington domine. Ainsi en 1994, Zbigniew Brzezinski, plus explicite, déclara : “Désormais, il est impossible de collaborer avec la Russie. Un allié est un pays prêt à agir véritablement avec nous, et ce, de manière responsable. La Russie n’est pas un allié. Elle est une cliente.”
Etats-Unis - Russie, un destin commun ?
"Nombreux furent ceux qui, d’un côté comme de l’autre, comprirent que les destins de la Russie et des États-Unis ne pouvaient être séparés. Préserver la stabilité et prévenir la prolifération des armes de destruction massive devenait chaque jour plus nécessaire, de même que l’édification d’un système de sécurité en Eurasie, notamment tout autour des frontières russes". "Tout cela signifiait qu’à la fin de la guerre froide, l’URSS avait cessé d’être une “superpuissance”. De fait, la nouvelle situation faisait qu’il n’existait désormais plus qu’une seule superpuissance.
Cependant, il fallait également comprendre que le concept même de “superpuissance” était hérité de la guerre froide. Personne ne pouvait contester le fait que les États-Unis étaient alors la première puissance militaire, économique et financière. Mais cet État ne pouvait pas contrôler et diriger les autres. Une telle approche ignore la grande transformation que constitue la transition d’un monde bipolaire conflictuel à un monde multipolaire". "Si la Russie veut rester l’une des principales puissances, elle doit agir sur tous les plans. Il faut tenir compte des États-Unis, de l’Europe, de la Chine, du Japon, de l’Inde, des pays du Moyen-Orient, de l’Asie, de l’Océanie, de l’Amérique du Sud et de l’Afrique." "
Entre temps, la fin de la guerre a considérablement affaibli les liens qui unissaient la plupart des pays du monde à l’une des deux superpuissances. La fin du Pacte de Varsovie a éloigné les pays d’Europe centrale et orientale de la Russie. Cela fut encore plus flagrant avec les anciens membres de l’URSS devenus indépendants. Les États-Unis ont également vu d’anciens alliés s’éloigner, mais de manière moins évidente". "Il est significatif, à cet égard, de constater- poursuit Kissinger - que les pays qui ne se trouvaient pas engagés directement dans la confrontation des deux blocs, ont fait preuve, à la fin de la " Guerre Froide" d’une plus grande autonomie. Un tel constat s’applique surtout à la Chine devenue rapidement une grande puissance économique, ainsi qu’aux nouvelles unions d’intégration en Asie, Océanie, et Amérique du Sud."
"L’effondrement de l’URSS a créé l’illusion qu’un monde idéal, fondé sur les seuls principes de la démocratie. On peut y voir, là aussi, une référence à Carl Schmitt et à son analyse du jus publicum europaeum qui, expliquait le juriste allemand, a permis de limiter la guerre, période qui a pris fin avec la Première Guerre mondiale."
Nouveaux types de danger et rivalité limitée
Or, nous sommes confrontés à un nouveau type de danger. Jusqu’à très récemment, la mise en danger de l’ordre international allait de pair avec l’accumulation de pouvoir d’un État dominateur. Aujourd’hui, les menaces naissent plutôt de la faillite des structures étatiques et du nombre croissant d'États sans dirigeants. Le problème de la faillite du pouvoir, qui se répand de plus en plus, ne peut pas être résolu par un État, fût-il de grande taille, dans une perspective exclusivement nationale. Il nécessite une coopération continue entre les États-Unis, la Russie, et les autres puissances. Par conséquent, la rivalité entre pays dont fait l’objet la résolution des conflits traditionnels, dans un système interétatique, doit être limitée, afin que cette rivalité ne dépasse pas les bornes et ne crée pas un précédent."
Sur la logique des intérêts à l'époque soviétique
"Bien sûr, les relations avec l’Occident et surtout avec les États-Unis ont toujours eu une grande importance - répliqua Prokanov - Mais notre pays ne doit pas oublier ses propres intérêts et suivre le changement historique vers un monde multipolaire. Il faut conserver nos valeurs et nos traditions, acquises tout au long de l’histoire russe, y compris durant les périodes impériale et soviétique. "
Il existe une règle très ancienne : les ennemis ne sont pas permanents tandis que les intérêts nationaux le sont. Cette idée guidait et guide encore aujourd’hui la politique étrangère de la plupart des pays du monde. En revanche, à l’époque soviétique, nous avons oublié cette maxime et les intérêts nationaux ont parfois été sacrifiés au soutien des “amis permanents” et à la lutte contre les “ennemis permanents". Or, si l’existence d’intérêts communs est négligée, une nouvelle guerre froide aura probablement lieu." Kissinger, conscient des conditionnements entre politique domestique et politique étrangère, précise, à l'adresse de ces compatriotes : "certains croient que la Russie ne peut pas gérer une politique étrangère volontariste. Selon eux il faut qu'elle s'occupe des affaires internes, renforce l’économie, fasse une réforme militaire et puis rentre sur la scène internationale avec un poids considérable. Mais ce point de vue ne résiste pas à l’analyse.
Avant tout, il sera difficile pour la Russie de réaliser ces changements cruciaux et de conserver un pied d’égalité. Répondre à cette question est aussi une question de politique étrangère. Passé la période des confrontations, il est néanmoins toujours important pour la Russie de garantir la sécurité et la stabilité, à l’intérieur de ses frontières, mais aussi, dans les régions voisines. Ces sentiments ont été exacerbés par le souvenir de la première décennie post-soviétique, au cours de laquelle la Russie traversait une incroyable crise économique et politique, tandis que les États-Unis se réjouissaient d’une croissance économique continue et d’une durée sans précédent. Tout cela alimenta les divergences politiques, sur des sujets tels que les Balkans, les anciens territoires soviétiques, le Moyen-Orient, l’expansion de l’Otan, la défense balistique et les ventes d’armes, si bien que les projets de coopération y furent engloutis."
Primakov et la politique étrangère active
"Si la Russie abandonne la politique étrangère active, il n’est pas possible qu'elle garde une possibilité de revenir sur la scène mondiale en tant que pays puissant. Les relations internationales ont horreur du vide. Si un pays se désengage des processus mondiaux, il sera rapidement remplacé. Si la Russie veut rester l’une des principales puissances, elle doit agir sur tous les plans. Il faut tenir compte des États-Unis, de l’Europe, de la Chine, du Japon, de l’Inde, des pays du Moyen-Orient, de l’Asie, de l’Océanie, de l’Amérique du Sud et de l’Afrique.
"Est-ce que nous en sommes capables ? Bien sûr, il est difficile de réussir sur tous les fronts avec nos ressources limitées. Mais nous pouvons mener une politique étrangère active grâce à notre influence politique, notre situation géographique, notre appartenance au club nucléaire, notre statut de membre permanent de Conseil de sécurité de l’ONU, notre tradition scientifique, nos capacités économiques et notre industrie militaire de pointe."
Idéalisation impossible ou modèle praticable ?
Ainsi, les considérations sur la difficile transition actuelle, exprimées par les deux chefs de file de la diplomatie de la "guerre froide", Kissinger et Primakov, illustrent bien la méthode d'un dialogue indispensable à la résolution concertée des issues, praticables dans les régions d'attrition entre Etats-Unis et Russie. En essayant d'adapter l'analogie historique à une ambiance internationale profondément métamorphosée, nous conclurons que l'essentiel de l'entente américano-soviétique reposait sur le dialogue et la compréhension mutuelles.
Lectures de la multipolarité vue de Moscou
"La lecture du contexte international et de la promotion d'un monde multipolaire, vue aujourd'hui de Russie comporte trois thèmes dominants : la révolution trumpienne et ses fondements, le retour à la "Doctrine Monroe" opposée au wilsonisme, l'analogie entre la conception schmittienne des "grands espaces" et des "Etats-Civilisations" adoptée par les idéologues de la "Grande Russie" et le projet Maga (make america great again), comportant une adoption assumée de la puissance. Dans la perspective historique, on remarquera que le système international est à appréhender en termes de stabilité, plutôt qu'en termes d'ordre ; car le concept de stabilité est lié à l'état observable de la " balance" mondiale, tandis que celui d'ordre découle d'une vision légaliste et contestable des rapports inter-étatiques.
En ce qui concerne l'Amérique de Trump, on considère à Moscou, que la spécificité des différents Etats en matière culturelle et civilisationnelle joue un rôle grandissant dans la promotion d'un monde multipolaire, dont le but est s'assurer l'indépendance et l'autarcie. Ainsi le modèle des relations internationales de notre époque serait celui de grandes puissances et non des puissances moyennes, ce qui impose une redistribution des espaces et des ressources. Dans les revendications trumpiennes d'annexion du Canada, du Groenland et de Panama, on y voit l'entrée dans " l'ère d'un nouveau national-populisme, assis sur les bases d'un expansionnisme classique" et cet expansionnisme se distingue nettement de l'influence économique et financière, ainsi que de la politique d'ingérence sous emballage humanitaire. *Quant au retour de la "Doctrine Monroe", la préoccupation des Etats-Unis d'éviter une confrontation avec la Russie et la Chine, au profit du projet Maga, a été bien accueilli à Moscou, où, quand Trump parle de l'Amérique, on perçoit qu'il parle du continent américain ou des deux hémisphères, du Nord et du Sud. Cela signifie, selon certains politologues russes, que Moscou est légitimé à défendre ses intérêts dans son pré-carré et à maintenir voire étendre sa sphère d'influence en Eurasie. Par ailleurs, malgré le refus d'une partie des élites américaines de reconnaître à la Russie une sphère d'influence aussi vaste, d'autres font référence à l'Arctique où pourrait s'exercer un condominium russo-américain par la sauvegarde des intérêts exclusifs des deux pays.
On estime que cette collaboration pourrait prendre la forme d'une "Doctrine Monroe bilatérale", par une sorte d'extension de la vision commune du système international actuel Suivant cette lecture il ne serait pas interdit d'envisager un nouveau partage du monde en sphères d'influences sur le modèle d'un "nouveau Yalta". Rêve d'intellectuels (A.Douguine), lointains aussi bien de la "Doctrine Primakov", que de la victoire soviétique dans la deuxième guerre mondiale.
En revenant au slogan d'un monde gouverné "par des règles", le réalisme politique, adopté à Moscou, invite à réfléchir à leur validité restreinte car toute sorte d'ordre mondial est le produit de conflits séculaires et, en particulier des règles imposées par la puissance dominante.
Quant à la doctrine de la limitation de la guerre, également évoqué par les occidentaux, cette limitation fait référence à un ensemble de concepts philosophiques, éthiques et juridiques, qui encadrent le droit de recourir à la force et à restreindre la violence lors des conflits armés, par opposition au concept de « guerre absolue » ou « totale, par définition sans règles. On fait remarquer que cette limitation a été conçue à une époque où la dissuasion nucléaire aurait dû déjouer les conflits conventionnels et au cœur desquels l'emploi de l'atôme était l'objet d'un interdit et sa remise en cause d'un tabou. Or, l'élément nouveau, relèvent les spécialistes russes, est représenté par la possibilité d'un emploi tactique de l'arme nucléaire. Un obstacle de fond au rapprochement entre Washington et Moscou demeure le problème ukrainien sur lequel butent les chancelleries des pays européens et, de manière particulièrement virulente, Paris et Londres. Il s'agit dans ce cas d'une interprétation aussi stricte qu'hypocrite du concept d'agression, défini par la charte des Nations Unies (art2/4), et plusieurs fois transgressé par les puissances occidentales, qui ont agi sans mandat onusien (Kosovo - 1999, Irak -2003, Syrie - à partir de 2014).
Ainsi, dans la constitution d'une Coalition des volontaires, quel est le fondement de légitimité en une cobelligérance de Londres et de Paris, en soutien aux initiatives de Zelenski de frapper en profondeur le territoire de la Fédération russe ? Cette intervention indirecte de la Grande Bretagne et de la France n'ouvre-t-elle pas, comme l'a déclaré le Président Poutine une "Boîte de Pandore", aux conséquences imprévisibles ? Au niveau historique, Macron et Burnham, allant bien au-delà d'un Peaceful Engagement à la Brzezinski, dépassent de loin les recommandations de l'endiguement à la Kennan et la logique du pluralisme hégémonique, formulé par le Conseiller à la Sécurité Nationale du Président Carter dans les années 1980. La riposte de ces deux pays à l'eurasisme russe et plus loin, à la multipolarité actuelle du Kremlin, est à l'inverse de la "Doctrine Primakov", conçue à l'époque où l'Europe comptait sur un partenariat étroit avec l'Amérique.
Tout le risque de voir dans la "Coalition des Volontaires" l'ébauche d'une stratégie européenne autonome se constate dans l'accroissement des tensions entre Berlin et Moscou, à propos de l'accusation adressée par l'Allemagne au Kremlin d'être responsable d'une attaque de drones contre l'aéroport de Leipzig, site stratégique pour l'OTAN et le soutien à l'Ukraine. Un épisode qui fait craindre une nouvelle escalade entre la Russie et l'OTAN et qui rappelle un événement majeur des relations euro-russes, l'opération de sabotage des gazoducs Nord Stream 1 et 2 du 26 septembre 2022, commanditée, selon la justice fédérale allemande, par les autorités ukrainiennes.