LA GUERRE DE DEMAIN ET L'ORDRE GEOPOLITIQUE POST-OCCIDENTAL

CRISES RÉGIONALES SANS ISSUES OU "DUEL DU SIÈCLE" SINO-AMÉRICAIN ?
Auteur: 
Irnerio Seminatore
Date de publication: 
25/9/2026

LA GUERRE DE DEMAIN ET L'ORDRE GEOPOLITIQUE POST-OCCIDENTAL

CRISES RÉGIONALES SANS ISSUES OU "DUEL DU SIÈCLE" SINO-AMÉRICAIN ?

Irnerio Seminatore

 

Table des matières

Hégémon, la guerre de demain et l'ordre mondial post-occidental

Diplomatie et guerre. La rivalité anglo-allemande et le "Mémorandum Crowe"

La montée en puissance de l'Allemagne impériale et l'analyse de la Grande Bretagne à l'apogée de son pouvoir

La "Déclaration Stoltenberg" et la gravité des défis mondiaux

Prise de conscience des défis et la subordination de la démocratie à l'hégémonie

La désoccidentalisation du monde et l'asymétrie des volontés

L'amplification des dangers et la guerre de demain

Hétérogénéité du système et multipolarité

Fin de la stabilité hégémonique et monde post-occidental

L'idée de la transition. "Conflits en chaîne" ou "révolution systémique" ?

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Hégémon, la guerre de demain et l'ordre mondial post-occidental

La guerre de demain, "comme acte de violence à grande échelle" sera dictée, comme toujours, par l'incompatibilité historique entre deux pouvoirs concurrents, par la prise de conscience des enjeux d'ordre planétaire et par un cumul de crises régionales sans issues.

L'incompatibilité entre deux pouvoirs concurrents et rivaux est historique et a un précédent contemporain dans la rivalité anglo-allemande du XXème siècle. La raison du conflit, en fut alors le rejet pour le partage du primat entre l'Allemagne montante et la Grande -Bretagne à l'apogée de son Empire et aujourd’hui, par une analogie surprenante, le bras de fer entre les ambitions et les volontés antinomiques de la Chine millénaire et de l'Amérique dominante.

La prise de conscience des enjeux mondiaux et de l'ordre global porte explicitement, depuis 2021, sur la déclaration de Stoltenberg (Secrétaire Général de l’Otan), sur le "moment charnière" que nous vivons, le "moment décisif” qui transcende la conjoncture actuelle et concerne l'inversion de l'hégémonie dominante : autrement dit sur le défi, pour l’Occident tout entier, d'un tournant majeur dans l’histoire des civilisations.

Nul doute sur l 'inspirateur de Stoltenberg, le Maître Hégémon de la république impériale.

Le cumul régional des crises sans issues constitue l'évidence même du désordre chaotique entre Etats et sociétés civiles, manifeste dans leurs alliances ou regroupements militaires, ainsi que dans la désoccidentalisation et balkanisation du monde, influant sur le pluralisme des acteurs engagés.

Conséquence logique, une amplification des menaces et un accroissement des dangers.

Par rapport au conflit central de demain, qui demeure le "Duel du Siècle" entre Etats-Unis et Chine (le Zweck ou la finalité stratégique), les deux guerres d'Iran et d'Ukraine apparaissent comme excentrées et à but limité, bref des guerres régionales (ziel, tactiques) et d'usure, en vue d'un affrontement central ultime

Quant à l'Europe d'aujourd'hui, structurellement allergique à toute culture de combat, ses guerres seront dictées et presque imposées par son avenir eurasien ou euro-atlantique, un avenir inconfortable qui la lie, par l'histoire à son partage civilisationnel atlantique et par la géopolitique, à sa dimension euro-continentale et eurasienne. Les formes politiques de ces enchevêtrements de conflits ne seront plus celles menées par les démocraties parlementaires des États nationaux, mais celles autocratiques et présidentielles des empires continentaux renaissants.

L'Europe des Nations, issue du reflux de la mondialisation, n'est plus celle des nationalismes offensifs et rivaux des entre deux guerres, mais celle de la sauvegarde de leurs identités menacées. Le contenu de l'idée nationale est autre aujourd'hui que par le passé. La politique de dissociation nationale (Brexit) et d'intégration impériale (atlantisme), répugne à la France, isolée et déclinante, mais séduit l'Allemagne, dépourvue de la vieille conscience du "peuple-maître" à celle du "peuple- partenaire" et prise en tenaille entre l'Est et l'Ouest. La France, minée de l'intérieur par l'effondrement de l'autorité est à l'aube d'une "surprise stratégique" venant d'une "guerre civile" larvée, par la remise en cause, qui lui sera fatale, de son unité constitutive, celle de l'Etat-Nation.
Quelle sera la part de l'Europe dans les batailles pour la suprématie du système ?  Sera-t-elle encore, celle des puissances maritimes, auxquelles elle appartient ? Dans une conjoncture totalement inédite, la guerre majeure de demain sera celle des Empires multipolaires à projection planétaire, dévalorisant la paix de compromis de l'équilibre des forces. Les acteurs mineurs, européens et asiatiques, joueront leur partition de vassales de chaque pôle, sous la coordination autoritaire des trois maîtres dominants de bloc (États-Unis, Chine et Russie), avec des buts de guerre assignés, qui excluent toute liberté de manœuvre et toute indépendance politique.

Sont à prévoir ainsi sur les différents théâtres des conflits conventionnels, nucléaires et hybrides, selon les différents buts politiques, car l'enjeu sera, dès le début, une hégémonie sans partage et celle-ci comportera une dominance, technique scientifique, cognitive et intellectuelle, qui soumettra l'affrontement global, aux ambitions et aux projets civilisationnels et historiques des Sujets-Maîtres de la Grande Politique.

Le monde des Empires établis sera soumis à une sorte de "soft balancing" de la part des puissances régionales existantes, réagissant, en contre-tendance, à toute politique de primauté. Cette évolution n’infirme pas la considération de fond, que la solution des problèmes plus exigeants demandera toujours une intervention ou un soutien de la part des puissances majeures. L’avenir du multilatéralisme, asservi à la logique des grandes puissances, sera plutôt une mixité de multilatéralisme et de polarisation de bloc, qui pourra jouer un rôle influent, à la condition que soient inclus dans l'affrontement, les acteurs décisifs du système.

Quoi donc de la future distribution des pouvoirs intermédiaires, ou encore de la justification et de la légitimité des nouvelles hiérarchies ? Dans ce tournant décisif du procès historique, l'opprobre impérial tombera sur la démocratie, l'égalité et l'histoire du progrès, car dans la nouvelle ère l'ordre politique sera inégalitaire post-humaniste et post-hégélien, dessiné par la force de transformation des rivalités de la triade (Chine, États-Unis et Russie) et par la montée des périphéries du monde.
Un débat se fait jour dans l'immédiat sur la forme que prendra le conflit, de haute intensité, de "guerre sans limites", ou encore de "guerre invisible", secrète et souterraine? La conjoncture que nous vivons, par sa réticence dans l'emploi de la force militaire de la part des acteurs majeurs de la scène internationale et de de l'extension visible des domaines de l'affrontement, implique "un changement de la grammaire stratégique, mais pas de la logique de la guerre" (Clausewitz). Il en résulte un nouveau visage du conflit armé, profondément modelé par la révolution technétronique et par l'intelligence artificielle utilisée dans le complexe militaro-numérique. En seront affectés la stratégie des moyens et le champ de bataille, provoquant une inversion de l'innovation qui va désormais du stratégique au politique.

L'Empire, comme tendance à la hiérarchie et à l'homogénéisation sociale et politique découle d'une vision moniste de l'histoire, à la différence de la multipolarité, fondée sur l'hétérogénéité et le pluralisme des États. L’hétérogénéité des regroupements politiques aura pour seule limite l’unicité du système et pour distinction partagée la géographie, l’anthropologie, la culture et l'histoire. 

Diplomatie et guerre.

La rivalité anglo-allemande et le "Mémorandum Crowe"

Dans le contexte de l'affrontement virtuel entre l'Orient chinois et l'Occident américain, des théories sur la "montée pacifique" de la Chine et sur l'avènement d'un "monde harmonieux", dépend du niveau de crédibilité de la diplomatie et du degré de confiance, induit par la stabilité régionale. Ces deux référents peuvent être compromis par le développement de la technologie et des systèmes d'armes, conçus en vue d'acquérir une avancée stratégique significative et cet impact amène en retour à une course aux armements et à des risques de conflits. C'est au sujet d'une analyse comparée des équilibres internationaux du concert européen du XXème et des perturbations dans le calcul des rapports de force, successifs à l'unification de l'Empire allemand en 1871, que le débat sur le destin national de la Chine (2007-2010), a suscité une quête sur les sources de la confiance d'un pays millénaire et celles-ci ont été identifiées dans  la tradition, l'idéologie et l'esprit national., que l'Europe a superbement  oublié L'analyse historique semble avoir démontré que les causes du conflit de la première guerre mondiale en Europe furent moins les structure des rapports de forces issus de l'unification allemande, que les enjeux et les ambitions des élites de l'Empire et, parmi d'autres importants facteurs, le nationalisme et les irrédentismes diffus. La rivalité anglo-allemande, qui se greffait sur cette tension permanente, domina la politique européenne de la fin du XIXème, lorsque le monde se résumait à l'Europe et fut caractérisée par les difficultés d'une diplomatie rigide et sans flexibilité, limitant le champ d'action des principaux pays du concert européen. En effet l'unification de l'Allemagne montante, qui se sentait entourée d'hostilités et de limites à son influence, poussa le Foreign Office britannique à s'interroger sur la menace objective de l'Empire allemand, pour sa survie et pour la menace, surtout navale, d'un pays continental, incompatible avec l'existence même de l'Empire maritime anglais.

Aujourd'hui comme hier la compétition est devenue stratégique et la limitation des espaces de manœuvre consentis, a provoqué la lente création de deux blocs d'alliances rivales à l'Est et à l'Ouest, auxquelles le nationalisme ou le souverainisme renaissants fournissent l'aliment idéologique pour les futurs belligérants. En ce qui concerne l'analogie historique, toujours imprécise, entre la situation européenne du XIXème et celle eurasienne du XXIème, la question de fond, qui préoccupait la Grande Bretagne de l'époque et les États-Unis d'aujourd'hui, est de savoir si la crise d'hégémonie et le problème de l'alternance qui iront se manifester, étaient dus à la structure générale de la configuration du système ou à une politique spécifique de l'un ou de l'autre des deux "compétiteurs" et si, in fine, l'existence même de l'empire américain serait menacée et avec elle, la survie de l'Occident et de la civilisation occidentale, jusqu'à sa variante russo-orthodoxe. Le "Mémorandum Crowe” (1907), dans le cas de l'Allemagne montante et dans le cadre d'une analyse de la structure de la puissance de l'époque, conclut pour l'incompatibilité entre les deux pouvoirs, britannique et allemand, et exclut la confiance et la coopération de la part de la Grande Bretagne. Ainsi l'importance des enjeux, interdisait à celle-ci d'assumer des risques et l'obligeait à prévoir le pire. Ce qui arrivera avec la première et deuxième guerre mondiales.

La montée en puissance de l'Allemagne impériale et l'analyse de la Grande Bretagne à l'apogée de son pouvoir

Le "Mémorandum Crowe", rédigé en janvier 1907 par Sir Eyre Crowe, haut fonctionnaire du Foreign Office, analyse la montée en puissance de l'Empire allemand et pose les bases de la politique étrangère de la Grande Bretagne à l'approche de la Première Guerre mondiale. En 1904, après la signature de" l'Entente cordiale" entre la France et la Grande Bretagne, portant règlement de leurs différends coloniaux, l'Allemagne provoque  la crise de Tanger (1905), dans le but de mettre en crise cette alliance naissante. C'est dans un climat de tensions croissantes que le secrétaire d'État aux Affaires étrangères, Sir Edward Grey, exigea et obtint une analyse stratégique globale. C'est comme si, suite à l'Opération Spéciale Militaire de la Fédération russe, en février 2022, Mme von der Leyen avait demandé à Mm Kallas un "Mémorandum sur la situation européenne et mondiale”, pour définir la politique étrangère de l'Union, en supposant qu'elles connaissent le précédent britannique, ce qui est fort douteux. Pour rappel, l’argumentation de Sir Eric Crowe tourna autour deux axes fondamentaux l’équilibre des puissances dans le monde et l'analyse des objectifs allemands, dans l'hypothèse, calculée ou non, d'une ambition hégémonique sur le continent. Dans les deux cas, Crowe conclut que l'Allemagne représentait un danger existentiel pour l'équilibre européen et que toute politique de conciliation avec elle était à rejeter, puisque cela ne ferait qu'augmenter l'agressivité du Land der Mitte.

Deux recommandations diplomatiques furent ainsi préconisées : une confirmation de l'entente cordiale avec la France et une fermeté inflexible vis-à-vis de l'Allemagne. Ce Mémorandum, comme le principe capital de David Hume sur la conduite de toute politique étrangère, basée sur la défense des intérêts insulaire de l'Angleterre sont à considérer comme les textes fondateurs du réalisme diplomatique britannique et mondial du XXe siècle. 

La "déclaration Stoltenberg" et la gravité des défis mondiaux

Y t-il quelque chose d'équivalent au "Mémorandum Crowe" dans la crise d'hégémonie des États-Unis et dans la montée en puissance de la Chine, comparable à la rivalité des deux pouvoirs anglo-allemand du XXème siècle et, dans notre cas à l'existence même de l'Occident ?

Partie et juge de ce "Grand-Jeu" d'alternance historique, l'Alliance Atlantique, devenue une alliance de sécurité à perspective globale, par la voix de son Secrétaire Général, Jens Stoltenberg, a souligné l'importance du "moment charnière" de l'OTAN, dans le but de relever la gravité de l'inversion de prééminence entre États-Unis et Chine et l'exigence, pour les puissances occidentales, d'en relever le défi.

L'hégémonie chinoise paraît inacceptable à l'Amérique impériale, comme l'allemande à la Grande Bretagne du XXème siècle et, par l'intermédiaire de l'OTAN en Europe et de l'Anzus en Extrême Orient, elle le devient aussi au monde occidental

Ainsi le Sommet du 15 juin 2021 à Bruxelles pourrait-avoir la même signification et portée pour les États-Unis que le "Mémorandum Crowe" pour l'empire britannique du XX siècle. En effet,. donner la priorité à l'isolement de la Chine et à la désescalade avec la Russie, en a été la lecture plus optimiste pour le destin de l'Occident L'idée de créer une alliance mondiale des démocraties à deux pôles, l'OTAN, pour le théâtre européen et le Quad (Usa, Japon Australie et Inde) pour l'Asie-Pacifique, a justifié, en arrière fond, deux projets concordants, une indépendance politique et une autonomie stratégique de l'Europe vis à vis des États-Unis et simultanément la recherche d'un apaisement vis à vis de la Russie. Face à la résilience de l'Alliance atlantique et à l'influence grandissante de la Chine, la menace immédiate est apparue cependant celle de la Russie (Ukraine, Bélarus et Pays Baltes), restaurant la confiance contradictoire des élites asservies à l'Amérique déclinante.

Prise de conscience des défis et subordination de la démocratie à l'hégémonie

Ainsi, sommes-nous étonnés qu'une alliance politique et militaire fonde sa prise de conscience historique sur une déclaration de son Secrétaire général, autour d'un tournant décisif de l'évolution du monde et qu'elle présente ce moment comme une leçon pour l'avenir et comme une liaison du présent et du passé. Moment éclairant ou paradoxe sans précédent, que signifie-t-elle cette prise de conscience, si non l'inscription de notre futur proche dans les déterminismes des grandes forces historiques, qui dominent la conjoncture planétaire et qui impliquent la subordination de l'Europe aux Etats-Unis dans le "Grand Jeu" du XXIème siècle ? L'indépendance politique et l'autonomie stratégique pourraient-elles remettre en question la structure et la hiérarchie du système et inverser, le primat de la civilisation de l'Occident, en cas de défaite de l’Amérique ? Dans cette perspective l'option de la paix et de la guerre n'est plus une pure hypothèse, mais un alignement nécessaire à Hégémon, dont la portée transcende la conjoncture et concerne l'histoire de l'humanité toute entière.  

Concrètement l'antagonisme sino-américain au Sommet de Bruxelles, a pris le dessus sur le rapprochement russo-chinois, de telle sorte que la logique de la contingence transforme la nature traditionnelle des concepts et que la démocratie devient un instrument de l'hégémonie (et pas le contraire); une modalité pour atteindre le pouvoir global, puisque la protection et la sécurité sont conditionnées par l'obéissance (Hobbes).

Dans une perspective analogue, le débat sur le "destin national" (Liu Mingfu), qui s'est tenu en Chine dans les années 2010, a quitté le terrain du politique pour devenir le mode de penser d'une civilisation en marche et d'un puissant univers qui réémerge et s'affirme à l'échelle mondiale.

La menace régionale est devenue systémique et elle n'est plus seulement d'ordre militaire mais repose sur l'unité organique d'un "sens", qui mobilise les esprits et les forces de toute une époque et trouve sa forme accomplie non pas dans un régime politique précaire et abstrait (la démocratie et l'universalisme politique), mais dans l'Empire, la forme "perfectissima" du gouvernement des hommes, transcendant la politique et les changements séculaires des équilibres de pouvoir.
Pouvons-nous dire avec certitude qu'une hégémonie politico-culturelle américaine sur l'Eurasie, plus encore qu'une supériorité politico-stratégique conjoncturelle menace l'indépendance des autres États du monde et l'existence même de leur souveraineté?

La logique du doute est de méthode dans les relations entre les Etats, car le critère de l'ami et de l'ennemi reste latent dans la politique intérieure et sert à briser toute opposition (Navalny, Hong-Kong, Taïwan, Xinjiang). L'ennemi devient une puissance objective et hostile et c'est là, dans les "moments charnière" de Stoltenberg, que la tension latente devient active et maintient l'histoire du monde en mouvement

La confiance stratégique et la coopération politique d'un Sommet de l'OTAN comme celui de Bruxelles pourront elles interdire, freiner ou retarder la confrontation ou le "duel du siècle" ? De la part de qui et sous quelle forme viendra-t-elle la décision d'en découdre ? Sera-t-elle individuelle ou collective, proche ou à long terme, vue l'énormité des enjeux et la rupture de la digue, qui retient les grandes régions du monde de leur glissement tectonique vers la guerre ? 

La désoccidentalisation du monde et l'asymétrie des volontés

Les formes d'antagonisme dans les différentes régions de la planète ont été l'un des thèmes majeurs du "Rapport de la CIA sur l’État du monde en 2020", publié en 2005, au titre significatif : "La désoccidentalisation du monde". Celle-ci peut être résumée à une augmentation des dépenses militaires, bien supérieures à celles de l'Europe et donc à une inversion de l'asymétrie des moyens, comme preuve d'une asymétrie des volontés.

Dilemme global, dans un cadre géopolitique planétaire et contraignant, celui d'un système international en pleine transformation, dont les principes constitutifs, la hiérarchie et les interdépendances, sont contestés et remis en discussion.

Le concept-clé de cette remise en cause est celui de monde multipolaire et le cadre dominant de sa triade, États-Unis, Russie et Chine. L'Europe en revanche est entrée dans un processus d'instabilité et de désagrégation (Brexit, fissuration est-ouest, tensions euro-turques, crises migratoires etc). Le terme extrême et radical de cette transformation s'appelle "guerre" et celle- ci concerne la configuration du système, sa hiérarchie et sa philosophie, bref, son pouvoir et son autorité

L'amplification des dangers et la guerre de demain

Scruter les signes de cette évolution c'est maîtriser l'avenir, car tout est signe et indice dans les plus hautes combinaisons stratégiques ! Or, la guerre de demain est la menace d'aujourd'hui, qui grandit sous un nouveau visage et au cœur des défis les plus grands. La guerre de demain n'est pas seulement limitée à la modification du visage apparent de la guerre ou à sa "grammaire", mais, et encore plus, à l'extension de sa "logique" profonde, politique et systémique.

Cette logique s'appelle direction de l'histoire, ou, en d'autres termes, inversion d'une hégémonie établie.
Ainsi nous pouvons dire, par une sorte d'analogie hasardeuse, que la perte de l'unité stratégique de l'Occident, la crise des démocraties, l'émergence des régimes autoritaires et l'ère de la désoccidentalisation actuelle, coïncident avec une période d'amplification des dangers, représentés par des ruptures de la rationalité dissuasive et, au niveau conventionnel, par des combats déréglés, hybrides et hors limites.

Hétérogénéité du système et multipolarité

Enfin et encore compte tenu de l'hétérogénéité du système, cette situation engendre une stratégie défensive de la part d'Hégémon, consistant à anticiper la dissidence de membres importants de la communauté d'appartenance (sortie de la Grande Bretagne de l'UE et l'éloignement de l'UE des États-Unis), en maintenant au même temps la cohésion des alliances dans les deux hémisphères (OTAN/ANZUS).
Au niveau des nouvelles incertitudes et des nouveaux défis, l'Europe aura des difficultés à établir une connexion entre la diplomatie multilatéraliste, pratiquée jusqu'ici et la diplomatie multipolariste dominante dans la scène planétaire. Le multipolarisme s'affirme comme tendance à la régularité classique des regroupements politiques dans l'organisation des relations internationales et la compréhension de cette évolution exige, aux vues de la puissance dominante du système (les États-Unis), de faire recours à deux grandes interrogations :

- Quelle stratégie adopter vis à vis d'une grande coalition eurasienne et anti-hégémonique, Russie-Chine-Iran ?

- Quelles hypothèses de conflits ouverts et quels scénarios de belligérance entre pôles continentaux et pôles insulaires.

Fin de la stabilité hégémonique et monde post-occidental

La question qui émerge du débat sur le rôle des États-Unis, dans la conjoncture actuelle, en Europe et dans le monde, est de savoir si la "stabilité hégémonique" (R.Gilpin), qui a été assurée pendant soixante-dix ans par l'Amérique, est en train de disparaître, entraînant le déclin d'Hégémon et de la civilisation occidentale, ou si nous sommes confrontés à une alternance hégémonique et à un monde post-occidental. La transition de la fin de la guerre froide au système unipolaire à intégration hiérarchique incomplète s'est précisée comme une évolution vers un pouvoir partagé et un leadership relatif.

La transition nouvelle (celle de la nouvelle guerre froide), s'est manifestée comme :
- l'incapacité d'Hégémon d'imposer un ordre planétaire contraignant et comme lente décomposition du moment américain (déclin progressif de l'unipolarisme capacitaire et de l'unilatéralisme décisionnel).
Cela s'est traduit :

- par le passage de la "global dominance" de la période unipolaire au "global leadership", qui définit une série d'équilibres de réseaux et une fonction d'arbitrage que la puissance dominante (USA) exerce au sein de ses équilibres de réseaux

En ce sens, le "leadership global" des États-Unis, face à la Russie et à la Chine, dispose d'un large éventail d'options, lui permettant de faire recours à une panoplie des moyens politiques plus différenciés :
- un réseau mondial inégalé d’alliances militaires; des partenariats stratégiques de choix, à l’extrémité ouest du Heartland (Europe), ou dans la jonction intercontinentale du plateau turc et sur la façade littorale de Moyen Orient (Israël), ainsi qu'une constellation insulaire et péninsulaire des "pays pivots", tout au long du Rimland (Japon, Inde, Golfe)

- in fine, un multilatéralisme institutionnel et informel, alternatif et de convenance.

Au passif des États-Unis, ces atouts ne peuvent cacher les déconvenues et les échecs, dont le plus retentissant a été l'Afghanistan. Ici les leçons apparaissent en toute lumière : la reconquête du pouvoir par les talibans, la poursuite et l'extension de l’instabilité en Asie centrale au détriment de l’Ouzbékistan, du Tadjikistan et du Pakistan, et indirectement de la Russie, mais à l'avantage de la Chine. La poursuite du conflit israélo-américain n'a d'autre conséquence que de déstabiliser l'Occident.

L'idée de la transition.

"Conflits en chaîne" ou "révolution systémique" ?

L'interrogation qui s'accompagne à ce déclin et à la transition vers un système multipolaire articulé, est également centrale et peut être formulée ainsi : "Quelle forme prendra-t-elle cette transition ?"

La forme, déjà connue, d'une série de conflits en chaîne, selon le modèle de Raymond Aron calqué sur le XXème siècle, ou la forme plus profonde, d'un changement bouleversant de la civilisation, de l'idée de société et de la figure de l'homme, selon le modèle des "révolutions systémiques", de Stausz-Hupé, embrassant l'univers des relations socio-politiques du monde occidental et couvrant les grandes aires de civilisations connues ? Dans ce cas, il apparaît évident que cette transition ne marquera pas un accord sur des principes de légitimité, pouvant assurer la stabilité du monde, comme aux temps du Congrès de Vienne de 1815, mais la concordance fatale d'un condominium sur le monde entre les États-Unis et la Chine, ou une guerre générale et totale pour la prééminence impériale, comme dans la guerre du Péloponnèse. Concordance inexorable, inhérente à la dimension contingente de l'histoire humaine et à la fatalité des destins politiques, selon l'interprétation globale du devenir et selon les modèles stylisés de "rupture", qui n'ont épargné aucune grande civilisation.

Hier, comme aujourd'hui, la réflexion sur la guerre est à la base de toute philosophie de la paix, car la ruine d'un système est aussi la naissance d'un autre, lié à une autre idée constitutive du monde ou à une autre civilisation.