LE REARMEMENT DE L'ALLEMAGNE ET SA STRATEGIE MILITAIRE GLOBALE

Auteur: 
Irnerio Seminatore
Date de publication: 
6/9/2026

LE REARMEMENT DE L'ALLEMAGNE ET SA STRATEGIE MILITAIRE GLOBALE

Irnerio Seminatore

 

Table des matières

L'Allemagne, "principale puissance conventionnelle d'Europe"                                       

La Bundeswehr et la relation "Armée-Peuple" 

L'Allemagne se prépare-t-elle à une guerre ?

L'incontournable leadership

Un changement de paradigme dans la défense collective 

La première "stratégie militaire globale" de l'Allemagne

Pilier européen de défense

Les cibles capacitaires otaniennes comme cibles nationales   

Le pouvoir égalisateur de l'avenir

Conditionnalités prospectives

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L'Allemagne, "principale puissance conventionnelle d'Europe"

Annoncé au Bundestag en février 2022, par le Chancelier Scholz un réarmement massif (fonds spécial de 100 milliards d'euros), fera de l'Allemagne le fer de lance du réarmement européen, compte tenu de la menace russe et du désengagement américain" Cette annonce marque un tournant dans l'histoire récente du pays, un changement d'époque. En effet, il modifie les équilibres politiques du continent, en particulier dans l'Europe centrale et orientale et préoccupe Moscou L’argument officiel est connu : il s’agit de rattraper des décennies de sous-investissement et d’honorer les engagements pris envers l’OTAN. Cependant l’écart volontairement creusé avec la France, soulève pour Paris une question que Berlin s'est bien gardé de formuler : la France a financé seule la dissuasion nucléaire qui protège l’ensemble du continent et aucun budget, aussi massif soit-il, ne rachète cette asymétrie. Ce que Berlin construit n’est donc pas seulement une armée plus puissante - on réitère à Paris- c'est une décision pour s’imposer comme pivot militaire de l’Union européenne - au détriment de l’équilibre stratégique qui a longtemps justifié le tandem franco-allemand Au plan diplomatique le réarmement de l'Allemagne pose le problème de la politique étrangère du pays et donc de la politique de sécurité de l'ensemble européen. Il pose naturellement la définition de la taille et de l'importance de l'outil de défense, appelé à servir cette politique. Or la Bundeswehr, née en 1955 et soumise politiquement et stratégiquement au contrôle du Bundestag a été un instrument politique, permettant d’intégrer la RFA à l’Occident. Le Chancelier Adenauer, par la constitution de la Bundeswehr, entendait d'atteindre le but de rétablir une légitimité et une souveraineté de la RFA au sein de l'Otan, dont les objectifs furent formulés de manière abrupte par Lord Ismay, premier Secrétaire général de l’Otan. L'OTAN a pour objectif « to keep the Russians out, the Americans in, and the Germans down ». Face à une transformation radicale du système international et à une multipolarisation et fragmentation géopolitique du monde, l'équilibre politique de l'Union européenne est affecté. Cet équilibre reposait sur un partage tacite des rôles : la domination économique pour l'Allemagne, le leadership militaire et stratégique pour la France. Or, les projections budgétaires du réarmement allemand indiquent que le budget de défense dépassera de loin celui de la France, créant une asymétrie qui bouscule les relations bilatérales, mais aussi les équilibres internes à l'Union européenne et sa cohésion politique. Des initiatives unilatérales (comme le bouclier antimissile European Sky Shield) signalent que Berlin entend influencer, voire dicter, les standards technologiques et financiers de la défense sur le continent, parfois au détriment des projets industriels conjoints et en chantier.

La Bundeswehr et la relation "Armée-Peuple" 

Face aux craintes des années 1950, les responsables politiques et militaires soulignaient alors publiquement que la Bundeswehr ne devait pas s’inscrire dans le prolongement de la Wehrmacht et que la référence aux réformateurs allemands du XIX, von Scharnhorst, von Gneisenau et von Clausewitz, devait renvoyer la relation "armée -peuple" aux structures de l'armée nouvelle. Or l'Allemagne d'aujourd'hui de 83 563 millions d'habitants (sept 2026) est composée d'une population croissante d'immigrés, sur une population étrangère de 13,9 millions d’habitants (et, si l'on compte les personnes ayant un parcours migratoire (nées à l'étranger ou avec des parents étrangers), le chiffre dépasse 25 millions. Si la défense d'un pays repose sur la défense de son territoire et de sa population, cette notion ne peut négliger ni la démographie, ni l'histoire, ni l'esprit d'un peuple (geist).  Cette obligation d'assurance globale, doit être préservée par d'autres moyens, différenciés et spécifiques, qui garantissent la continuité historique de la nation-cadre, par des corps de combats extra-communautaires distincts et homogènes, assurant l'ordre, la cohésion et la discipline, face aux dangers extérieurs et assurant une unité spirituelle indispensable et hiérarchique au couple "armée-peuple".

L'Allemagne se prépare-t-elle à une guerre ? 

Quant à l'aspect militaire classique du réarmement allemand je reproduis ici une partie du texte critique, paru sur LD 19/07/2026, par G.Gagliano:

"L’Allemagne se prépare à la guerre alors qu’elle ne parvient pas encore à décider ce qu’elle veut devenir en temps de paix. Tel est le paradoxe qui accompagne la première stratégie militaire globale de la République fédérale : un pays, traversé par la récession industrielle, le vieillissement démographique, la crise de son modèle énergétique et la progression de l’opposition nationaliste, décide de confier au réarmement la mission de reconstruire sa centralité européenne. Le chancelier Friedrich Merz promet de transformer la Bundeswehr en la plus puissante force conventionnelle du continent et d’atteindre une supériorité technologique d’ici 2039. Le projet prévoit au moins 460 000 hommes entre militaires d’active et réservistes, un budget de défense d’environ 160 milliards d’euros annuels d’ici 2029 et une longue série d’investissements dans les véhicules blindés, les avions, les satellites, les missiles, la défense antiaérienne et les aéronefs sans pilote. Il ne s’agit pas seulement d’augmenter les dépenses. Berlin veut modifier la place de l’Allemagne au sein de l’Europe. Pendant la guerre froide, le réarmement allemand avait été accepté parce qu’il était intégré dans un système dominé par les États-Unis. Aujourd’hui, l’Allemagne se prépare au contraire à utiliser sa puissance militaire pour construire un système continental dans lequel les armées des États plus petits dépendraient, au moins en partie, de l’industrie, des procédures, des communications et du commandement allemands. Le réarmement devient ainsi la continuation de la politique industrielle par d’autres moyens...... Il n’est pas proposé de créer une armée européenne unifiée, politiquement irréalisable, mais un réseau d’armées nationales de plus en plus intégrées autour de la Bundeswehr." La réponse, comme dans bien d'autres cas, est dans l'expression de Thucydide : « Les puissants font ce qu'ils veulent, les faibles souffrent ce qu'ils doivent"

Un changement de paradigme dans la défense collective.

La première "stratégie militaire globale" de l'Allemagne

L'Allemagne change de paradigme. Puisque le système de défense collective de l'Europe n'est plus dominé par les Etats-Unis, une redéfinition de la puissance nationale est nécessaire et elle résulte de l'intégration de la défense civile et de la défense globale Tel est l'enseignement du paradigme allemand de défense collective. Les analyses géopolitiques des planificateurs allemands sont claires : l'engagement de l’Allemagne, dans le cadre de la défense collective, ne se limite plus à la seule défense du territoire allemand, mais va bien au-delà, compte tenu du mode d’action « hybride » de l’ennemi, en dessous du seuil d’une crise extérieure. 

 Markus Bungert, spécialiste allemand en précise ici les contenus et les recommandations (RDN été 2026):

"Depuis la chute du Mur, l’Otan et l’UE se sont étendues jusqu’aux frontières de la Russie, de la Biélorussie et de l’Ukraine. En cas de défense collective, l’Allemagne ne serait plus un État sur la ligne de front, mais plutôt une plaque tournante logistique et stratégique, une zone de déploiement initial et de repli. Elle est ainsi devenue un pays hôte et de transit pour les forces armées allemandes et alliées. L’engagement de l’Allemagne, dans le cadre de la défense collective, ne se limite plus à la seule défense du territoire allemand. Un mode d’action « hybride » de l’ennemi, en dessous du seuil d’une crise extérieure (déstabilisation de la société par la paralysie d’infrastructures sensibles, cyberattaques, campagnes de désinformation, attentats…) pourrait par ailleurs empêcher, en temps utile, la prise de mesures ou de décisions par le gouvernement allemand. "A défaut d'une protection américaine ou otanienne, la défense plus fiable et plus solide demeure la défense nationale

L'incontournable leadership

Or ce qui demeure déterminant dans le domaine de la politique étrangère et de la stratégie militaire est le degré de dépendance ou d'autonomie d'un pays et la fonction active et prééminente du Leadership. Celle-ci se fait valoir en politique par différentes capacités de maîtrise, conviction, négociation, prestige ; dans la société civile, par le sens des responsabilités et l'action solidaire ; dans la vie militaire par l'obéissance, la fidélité, le courage, l'initiative, la rapidité et le risque. Dans l'armée allemande, ce rapport à la surprise stratégique et à l'irruption de l'imprévu est catalogué comme épreuve et sacrifice dans l'acquittement d'une mission de défense nationale et collective."  Plus loin, Bunger précise qu'en Allemagne, contrairement à la France, l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a été ressentie comme une réelle menace, notamment au sein de la population et ce sentiment a été exacerbé par le conflit en Syrie et la crise migratoire de 2015. Ainsi, en 2016, le gouvernement fédéral a adopté son Livre blanc, le premier depuis dix ans. Outre la réorientation vers la défense nationale et collective et les adaptations structurelles des forces armées qui en ont découlé, ce document a intégré comme axes d’effort, la résilience de l’État dans son ensemble, l’anticipation de crises, la guerre hybride et la cybersécurité. "C'est pourquoi, l’Allemagne a consenti à investir davantage dans la défense collective".

Les cibles capacitaires otaniennes comme cibles nationales 

Bunger met en exergue que depuis 2017, l’Allemagne a été le premier grand pays à appliquer les impératifs théoriques fixés par le processus de planification des capacités de défense de l’Otan (NDPP – NATO Defence Planning Process), à la planification de ses propres forces armées. Ces impératifs découlent des directives politiques décidées lors des Sommets de l’Otan de 2014 et 2016 et le scénario retenu pour la base de planification est une opération interarmées de défense collective de grande envergure (Major Joint Operation « Plus ». Étant donné que les forces armées allemandes ne disposent que d’un réservoir unique de forces (« Single Set of Forces »), celui-ci est engagé aussi bien dans les opérations de l’Otan que dans celles de l’UE. Il paraît logique-ajoute-t-il que l’Allemagne apporte les mêmes contributions et cibles de planification capacitaire au processus de planification européen (CARD – Coordinated Annual Review on Defence) afin de renforcer le pilier européen 

Pilier européen de défense

 En mars 2022, quelques semaines après le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, les dirigeants de l'UE ont approuvé la déclaration de Versailles et sont convenus d'investir davantage et mieux dans la défense, tout en stimulant l'industrie européenne de la défense et en réduisant les dépendances stratégiques.  Dans ce cadre, l'Allemagne entend en organiser le regroupement, qui influence tout particulièrement la politique étrangère, les priorités industrielles et la répartition des ressources. Ainsi elle utilise l’intégration militaire et industrielle pour construire des dépendances politiques sans remettre formellement en cause la souveraineté des pays membres de l'Union. Dans le langage bureaucratique de la Commission, Berlin accentue la rhétorique de la coopération, de la responsabilité et de l'intégration, car le langage occulte la dépendance et la hiérarchie. Rien de mieux que de parler de soutien réciproque, au nom d'une fausse égalité, qui cache la vieille distinction marxiste du développement du capital en un centre et une périphérie 

Le pouvoir égalisateur de l'avenir

Chaque fois que l’Allemagne restaure sa puissance militaire, le débat européen tombe dans le piège de Thucydide ou celui des fantômes historiques. En effet le problème n'est pas le passé mais l'avenir. L’Allemagne contemporaine ne conçoit pas une hégémonie continentale, elle l'exerce. Elle. Ne prépare pas de conquêtes territoriales, car les dépendances sont informelles et consenties donc démocratiques. Elle n'offre pas de stabilité, elle en pâtit, car Merz dirige une coalition fragile, tandis que l’Alternative pour l’Allemagne progresse dans les sondages. Or le parti de droite n’est pas opposé à la puissance militaire ni à la Russie, mais il conteste un réarmement subordonné à la stratégie américaine ou orienté vers un affrontement permanent au nom de la paix. Si le langage de la croissance produit de la cohésion, celui de l'aide à Zelenski engendre de la dette, de la contestation et de nouvelles fractures, qui pourraient remettre en cause les engagements du réarmement en Allemagne et ailleurs.

Conditionnalités prospectives

En termes de conclusions réfléchies la réussite de la stratégie globale allemande dépend de plusieurs facteurs :

- la perception et la réalité de la menace russe, comme ciment de l'effort

- l'évolution de la menace globale et des engagements d'Hégémon, au Proche et Moyen Orient et au Golfe. Au delà, en Extrême Orient et dans l'Indo-Pacifique

- le retrait de la puissance américaine en Europe et sa conception de la "doctrine Monroe" actualisée

- le rôle de l'Europe, de l'OTAN et de la France, dans le partage de l'effort de défense et dans celui de son poids financier.